Excerpt for Chroniques de Galadria I - L'Autre Monde by David Gay-Perret, available in its entirety at Smashwords

Chroniques de Galadria I - L’Autre Monde


By David Gay-Perret


Copyright 2011 David Gay-Perret


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Table des matières


Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Carte





A tous ceux qui savent encore rêver…

Prologue

UN éclair sembla déchirer le ciel et un autre orque tomba. Glaide effectua un bond le propulsant derrière son dernier adversaire qu’il décapita d’un revers de lame. Tout en rengainant son épée, il jeta un regard alentour et ne décela aucun danger.

« Bon, il faudrait peut-être que je trouve un endroit pour la nuit. Je n’ai pas envie de dormir une fois de plus à la belle étoile ou dans une grotte humide… », soupira-t-il d’un air sombre.

Il se trouvait sur une petite colline. A sa droite s’étendait la route qu’il avait empruntée, faite de graviers et de terre mise à nue par les innombrables bottes qui l’avait foulée à travers les âges. Elle contournait la butte de manière à ne pas fatiguer inutilement les voyageurs en la gravissant, mais Glaide avait voulu jeter un œil en haut et bien lui en avait pris, car il avait découvert une bande d’orques qui s’apprêtait à fondre sur une petite chaumière.

A sa gauche, il y avait une chaîne de montagnes recouvertes de sapins et d’autres arbres, dont les feuilles, en cette saison, prenaient des nuances rouges et or.

Il regarda une dernière fois ses ennemis. « Ils ne gêneront plus personne ceux-là », pensa-t-il avec une moue de dédain en direction des corps sans vie. Puis il se dirigea tranquillement vers le bas de la colline, en direction de la demeure dont les occupants, sans le savoir, venaient d’échapper à la mort.

Lorsqu’il arriva le soleil déclinait déjà et commençait à disparaître derrière les montagnes, et le torrent qui s’écoulait de ces dernières prenait des reflets vermeils et argentés. Des rayons dorés filtraient à travers les arbres, donnant à la forêt une robe de lumière verdoyante.

La maison était de ce style bien particulier si cher à ce monde : la porte, comme pour la plupart des habitations, était faite d’un bois sombre et simple, et les façades de bois laqué, subtil mélange d’orient et d’occident. Les murs brillaient de mille feux sous l’astre couchant.

Glaide frappa.

Lorsque le vieil homme ouvrit, il eut un moment de stupeur en découvrant devant lui, dans la lumière déclinante du jour, un garçon portant une longue cape lui mangeant une bonne partie du menton.

« Bonsoir », lui dit Glaide.

L’homme sembla retrouver ses esprits et le salua à son tour. Puis son visage s’éclaira :

« Mais… mais… je… je te connais, je t’ai déjà vu, tu… tu es le Destructeur ! »

Glaide garda un moment le silence et un éclair de tristesse traversa ses yeux sombres. Un éclair dans lequel on aurait pu déceler le regret, les souvenirs, et très certainement une profonde mélancolie… Il répondit :

« Oui, c’est ainsi que l’on me nomme.

- Oh mais, si je m’attendais… Mais je t’en prie : entre, entre ! Hé, venez voir qui nous rend visite ! » S’exclama l’individu.

Et toute une troupe composée d’hommes, de femmes et d’enfants descendit de l’escalier. « C’est bien ma veine de tomber en pleine réunion de famille », songea Glaide tout en levant les yeux au ciel.

L’ambiance était chaleureuse et il ne fut pas autorisé à s’en aller comme il le demandait : on lui assura qu’il ne gênait aucunement. Quelques bonnes poignées de main et embrassades plus tard, tout le monde passait à table.

Après un repas aussi copieux que délicieux et de multiples questions sur tout et sur rien, l’adolescent, qui n’en était déjà plus vraiment un, et ses hôtes se déplacèrent pour prendre place dans le salon, où les attendaient de très beaux et très confortables sièges. La maison, bien que petite, possédait un salon suffisamment spacieux pour accueillir tout le monde, autrement dit une dizaine de personnes. L’homme prit la parole :

« Vois-tu jeune homme, je comptais me rendre à Shinozuka prochainement, et maintenant que tu es là j’aimerais écrire ton histoire pour en amener une copie à la Grande Bibliothèque. J’ai cru comprendre en effet que personne, mis à part toi, n’était en mesure de raconter la véritable histoire du Destructeur, si bien que rien ne figure sur ton avènement dans les chroniques de ce monde. »

Puis il ajouta en riant :

« Cela fera également une bonne histoire pour endormir les petits ! »

Le garçon eut un sourire poli, mais dans son cœur il ne souriait pas. « Non, je ne suis pas le seul à connaître mon histoire. Mais peu importe pour le moment », songea-t-il.

Il prit la parole :

« Mais, c’est que… c’est une longue histoire !

- La nuit suffira-t-elle ? » Lui demanda une femme.

Glaide hocha lentement la tête, puis il regarda à travers une fenêtre la nuit enveloppant doucement le paysage. La lune était pleine, tout semblait propice à ce que l’un des plus grands secrets de Galadria soit enfin et pour la dernière fois révélé…

« Suis-je prêt ? Songea le jeune homme. J’ai gardé ce passé éloigné durant les derniers mois, redoutant mes propres souvenirs… Qui suis-je aujourd’hui ? Que reste-t-il de celui que je fus ? Les gens célèbrent celui qui a donné naissance à ce nouvel âge : ils célèbrent le Destructeur même s’ils connaissent la vérité… Bien que ma joie d’être ici soit toujours présente, j’ai renoncé à ce statut que l’on m’avait octroyé en même temps qu’aux souvenirs de cette aventure tant espérée. Mais… se pourrait-il que mon errance m’ait destiné à me trouver ici, ce soir ? Dois-je revivre ce temps dont je ne sais si je le regrette ou le crains ? J’ai toujours redouté de vivre dans le passé, mais peut-être aujourd’hui est-ce dans ce passé que je dois puiser pour construire mon avenir… Oui, je veux vivre à nouveau…

« Et puis peu importe, je dois me concentrer et retranscrire mon histoire. Peut-être offrira-t-elle une aide future, qui sait ? Vous aviez raison maître : toutes les histoires ont une fin, et la mienne est très certainement terminée… »

Il se tourna alors vers ses interlocuteurs et vit le vieil homme relever la tête de l’ouvrage qu’il avait devant lui et s’arrêter d’écrire sur la couverture. Puis, à voix haute cette fois, Glaide débuta :

« Alors voilà… »

Et l’homme reprit sa plume et en déposa la pointe sur la première page du gros livre noir à la reliure de cuir qu’il tenait entre ses mains. Dessus étaient déjà dressés avec une certaine arrogance les caractères suivants :

« Chroniques de Galadria : l’Avènement du nouveau Destructeur »





Chapitre 1

DEPUIS combien de temps cela avait-il commencé ? Il n’aurait su le dire avec précision. La seule chose dont il était certain, c’était la manière dont tout avait débuté : d’abord juste des pensées, puis une histoire avait germé dans son esprit, toujours dans un autre monde. Mais tout cela le rendait heureux : oui, il avait un rêve. Lorsqu’il lui arrivait de songer qu’il puisse ne jamais découvrir ce monde si fabuleux, le désespoir le gagnait. Cependant il se targuait de posséder une volonté de fer, et combattre ce désespoir était un défi qu’il se faisait un devoir de relever. Il lisait beaucoup, et par conséquent voyageait beaucoup.

Ce monde dans lequel il vivait, ou plutôt cette époque, n’était pas la sienne. Il voulait un monde sans technologie, un monde resté à l’époque du moyen-âge, mais avec des monstres, de la magie. Les auteurs appelaient cela "Heroic Fantasy" … Mais après tout, qu’importait le nom ? Et même si l’on ne cessait de lui répéter que cela n’existait que dans son imagination, que les monstres qu’il rêvait d’occire et qu’il nommait "orques", comme dans tout bon récit, n’étaient que l’invention d’un homme, il se plaisait à rêver, fait trop rare de nos jours aimait-il à penser.

Il avait plusieurs fois discuté de ce sujet avec un ami, et il leur arrivait fréquemment à tous deux de se demander comment un tel monde pourrait exister. Gamineries, peut-être… Imagination débordante, sans doute. Lui-même n’était pas de ces gens qui vivaient dans leurs songes : il se montrait au contraire très lucide, trop peut-être… Ses rêves ne prenaient jamais le pas sur la réalité : ils le faisaient avancer, et c’était là leur unique rôle.

Néanmoins il s’était plus d’une fois demandé s’il lui serait possible, un jour, de découvrir un monde comme celui dont il rêvait. A ses moments perdus il s’amusait à réfléchir à sa manière de réagir, à ce qu’il lui faudrait emmener… Mais il arrive parfois que les événements se montrent imprévisibles et surtout, fait plus rare, il arrive que les rêves deviennent réalité…

Glaide était dans son bus pour rentrer chez lui. Du haut de ses dix-sept ans, cheveux châtains plutôt longs, yeux marron foncé et le visage franc, il tentait tant bien que mal de garder l’équilibre malgré les cahots du véhicule. Il avait un regard profond qui laissait transparaître une grande force morale, et sa bouche pouvait former des sourires magnifiques mais il était plutôt discret et souriait donc rarement. Il parlait peu mais réfléchissait beaucoup, sans doute trop selon certains, si tant est que cela soit possible. Bien que peu désireux d’être mis en avant, il savait prendre des décisions si le besoin s’en faisait sentir.

Exceptionnellement il avait avec lui Jérémy, son éternel complice, dont les yeux noisette et l’aspect jovial attiraient immédiatement la sympathie. Avec son visage avenant et son sourire facile, d’aucun l’aurait qualifié d’insouciant, voire même superficiel. Mais s’arrêter aux apparences eut été une erreur, car sa loyauté était un modèle pour beaucoup, et ses actions avaient plus d’une fois prouvé qu’il était un compagnon digne de confiance. Il venait de fêter ses dix-sept ans au début de ce mois de juin.

Les deux jeunes gens avaient décidé de se retrouver ce vendredi car c’était la veille des grandes vacances d’été ! D’ailleurs, les cris et la joie débordante qui résonnaient dans le véhicule ne laissaient planer aucun doute. Seul le chauffeur semblait ne pas partager la gaîté ambiante… Certainement à cause des hurlements qui lui matraquaient les oreilles !

Après être descendus du bus, les deux amis discutèrent de leurs projets pour les jours à venir, tout en remontant un petit chemin de pierre menant au lotissement de Glaide.

« Alors Jérémy, tu vas descendre dans le sud comme chaque année, hein ?

- Et oui, triste fatalité…, soupira le jeune homme. Et toi ?

- On va sûrement passer deux ou trois semaines au soleil en famille, on verra bien. »

Le temps était radieux pourtant, en cette fin du mois de juin, le soleil ne semblait pas vouloir réchauffer quoi que ce fût, et chacun s’emmitouflait dans son pull tout en pestant contre cet été qui s’annonçait frais.

Pendant qu’ils marchaient, derrière eux deux filles de la classe et de l’âge de Glaide faisaient de même. L’une d’entre elles avait les cheveux bruns et fins, des yeux émeraude et un très beau sourire qu’elle montrait volontiers. Répondant au doux nom d’Emily, elle parlait assez peu mais disait ce qu’elle pensait. Glaide l’admirait car sans être associable, ce qu’on lui reprochait souvent, elle n’était pas extravagante.

Sa compagne avait des cheveux mi-longs qui prenaient parfois des reflets dorés suivant la lumière du soleil, phénomène que le jeune homme n’était jamais parvenu à expliquer. Elle s’appelait Gwenn et sa tendance naturelle à la crédulité lui valait de nombreuses farces. En revanche ses magnifiques yeux gris teintés de bleu lui attiraient de nombreuses remarques et prétendants.

Les deux filles étaient très amies et elles appréciaient bien Glaide, malgré son apparence froide et parfois dure.

Plongés dans leurs discutions, les quatre adolescents ne remarquèrent pas l’étrange lueur violette qui faisait son apparition. Une lueur d’autant plus intrigante qu’elle n’était pas projetée : elle apparaissait, grossissant à vue d’œil, dans le vide…

Les deux garçons étaient largement devant, mais le cri fut si puissant qu’il parvint à leurs oreilles. Instinctivement ils firent volte-face, et Glaide découvrit alors une scène à laquelle il s’était résigné à ne jamais assister de son vivant, une scène qu’il n’espérait plus : un monstre se tenait devant lui. Oui, un monstre : il ne voyait pas d’autre terme pour qualifier la créature de plus de trois mètres de haut aux griffes acérées qui avait entrepris d’attaquer Emily et Gwenn. Un poil ras couvrait une peau noire qui semblait dure comme l’acier.

Pourtant cette vision d’horreur, qui n’avait finalement fait que surprendre Glaide, ne tarda pas à être remplacée par d’autres sentiments. Ces mêmes sentiments que l’on ressent lorsque quelque chose que l’on attendait depuis longtemps arrive enfin : une joie mêlée de surprise et d’incrédulité, car après avoir imaginé différentes situations toutes plus improbables les unes que les autres, Glaide découvrait enfin la réalité… Il était incapable de faire un geste ou de prononcer un mot : son esprit travaillait à toute vitesse, tentant de concevoir l’inconcevable tout en lui criant que le temps était venu.

Jérémy, quant à lui, restait pétrifié et ne cessait de répéter les mêmes mots :

« C’est impossible… c’est impossible… »

Glaide lui donna une bourrade pour lui faire retrouver ses esprits autant que les siens :

« Hé, tu te réveilles ! Et arrête de dire n’importe quoi : tu vois bien que c’est possible ! »

Malheureusement ce coup rappela au jeune homme qu’il possédait des jambes, et il fit instantanément volte-face pour tenter de s’échapper, réaction pour le moins normale ! Mais Glaide se planta devant lui, interdisant la fuite. Jérémy essaya de le repousser pour passer mais il reçut un nouveau coup dans le ventre et en eut le souffle coupé. Il mit un genou à terre tout en essayant de respirer tandis que son compagnon prenait la parole :

« Regarde ! Regarde ce monstre là-bas ! C’est ce que je t’avais dit : l’Autre Monde est ici ! C’est mon rêve Jérémy : enfin je vois ce que j’ai espéré ! C’est maintenant ou jamais : j’ai la chance de pouvoir réaliser mon souhait le plus cher, et crois moi je ne vais pas la laisser filer. »

L’adolescent, tout en respirant par saccade, regarda son ami dans les yeux. Etait-ce la détermination qu’il y voyait briller qui le calma ? Ou peut-être cette lueur bien particulière, presque folle, qu’il n’avait remarquée que lorsque Glaide lui parlait de cet "Autre Monde" ? Ou peut-être encore la volonté de suivre un ami ? Quelle que fût la réponse il se releva. Bien que toujours fébrile, il déclara d’une voix calme :

« En effet, on dirait que tu avais raison : cet "Autre Monde" existe bel et bien, et il ne sera pas dit que le meilleur ami de Glaide l’abandonna lorsque celui-ci réalisa son rêve.

- Ca veut dire… ça veut dire que tu m’accompagnes ? Demanda timidement le jeune homme.

- Je ne sais pas si nous verrons quoi que ce soit de formidable, et à vrai dire je ne sais même pas ce que nous allons faire face à cette… chose, et il désigna la créature. Mais oui : je pense que cela vaut le coup d’essayer. »

Et il afficha un grand sourire. Glaide se sentit submergé par la joie, à tel point qu’il en oublia momentanément la créature de cauchemar qui se trouvait quelques mètres derrière lui. Réaliser son rêve était déjà fantastique en soi, aussi incroyable celui-là puisse-t-il être, mais ne pas être seul et avoir à ses côtés un ami relevait du miracle !

Un nouveau cri parvint alors à leurs oreilles, les ramenant dans le présent. La scène n’avait duré que quelques minutes et le monstre passait à l’attaque. Il semblait avoir jeté son dévolu sur Emily. Le sang de Glaide ne fit qu’un tour : il bondit, Jérémy sur les talons, en direction de la jeune fille sans vraiment savoir ce qu’il comptait faire une fois arrivé. Gwenn se tourna alors vers eux : une peur indicible se lisait dans ses yeux. Elle était incapable de bouger et assistait impuissante à la scène cauchemardesque qui se déroulait devant elle.

Au moment où les deux garçons arrivèrent cependant, une chose surprenante se produisit : Emily s’arrêta instantanément de bouger, se laissant volontairement à la merci de son adversaire… Toutefois, alors que Glaide allait lui hurler de courir, il remarqua que le monstre semblait lui aussi pétrifié, de même que Gwenn, les arbres alentour, et à vrai dire toute chose… Le temps s’était arrêté et seuls Glaide et Jérémy pouvaient encore bouger.

Seuls ? Non, pas tout à fait : un vieillard qui flottait devant eux le pouvait aussi. Il avait de longs cheveux blancs et une barbe lisse d’une taille impressionnante de la même couleur. Il portait une robe d’une blancheur immaculée elle aussi, et tout son corps irradiait d’une lueur presque éblouissante. Son regard, en se posant sur les deux adolescents, était bienveillant et il leur inspira immédiatement le respect et la confiance.

Avant que les deux amis ne puissent faire quoi que ce soit, il leurs adressa la parole en ces termes :

« Bonjour. Il semblerait finalement que je vous aie trouvés… »

Sa voix calme et sereine n’empêcha pas Glaide de s’exclamer tout en ouvrant de grands yeux :

« Qui êtes-vous ?

- Et toi, qui es-tu ? »

L’adolescent allait donner son prénom lorsque l’inconnu l’interrompit :

« Non non, je connais ton prénom. Je te demande qui tu es. »

Le jeune homme dévisagea l’inconnu, la bouche grande ouverte.

« Tu penses que ton prénom définit ta personnalité ? Demander à quelqu’un qui il est ne mène à rien : nous ne savons pas qui nous sommes, une partie de nous nous est toujours inconnue. Je vais d’ailleurs aujourd’hui éclairer une zone d’ombre dont vous n’avez même pas conscience. Tu vas voir Glaide, ajouta-t-il avec un clin d’œil, ton identité n’a rien à voir avec ton prénom. »

Les garçons se taisaient. Quel était cet homme qui dissertait philosophie ?

Mais des problèmes plus urgents attendaient. Avant qu’ils ne puissent demander quoi que ce soit, l’inconnu prit à nouveau la parole :

« Oui, c’est moi qui ai gelé le temps. »

« A croire qu’il lit dans les pensées ! » Songea Glaide.

« J’ai beaucoup de choses à vous dire et hélas peu de temps, déclara le vieil homme. Permettez-moi de commencer par vous expliquer la situation : je viens d’un autre monde, Galadria, et plus précisément des Terres Connues, qui représentent le territoire peuplé par des Hommes, comme vous, mais aussi d’autres créatures que je n’énumérerai pas.

« Mon monde est fait de magie, comme vous pouvez le constater, et il existe deux dieux représentant chacun une branche de magie. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais sachez que ces deux divinités sont frères, et qu’elles se sont affrontées plusieurs fois au cours du temps.

« L’un, Baras, est vénéré par des créatures qui cherchent à détruire les Hommes et leurs alliés. Vous entendrez beaucoup de gens le désigner comme étant le "Dieu du Mal". En contrepartie son frère Aras, auquel on se réfère parfois comme étant le "Dieu du Bien", est, ou plutôt était, adoré par les humains.

« Cependant sachez que les termes de Bien et de Mal sont employés par vos semblables car Baras ne cesse de les persécuter, tandis qu’Aras, il y a longtemps, les avait protégés. Mais ils ne signifient rien de particulier : il n’existe pas de Bien ou de Mal sur Galadria, il n’y a que des luttes, parfois pour d’obscures raisons… »

Les jeunes gens tentaient d’assimiler ce qu’on leur disait tout en mettant de côté des questions qui leur semblaient bien plus essentielles, comme par exemple comment leur interlocuteur faisait-il pour flotter de la sorte ?

« Doit-on comprendre que l’on ne sait pas pourquoi ce Baras est si agressif ? Questionna Jérémy.

- Exactement…

- Et quel est notre rôle là-dedans ? Demanda Glaide. A vous entendre nous allons nous retrouver du côté d’Aras, mais nous même n’avons rien contre son frère. Et puis, pourquoi les humains ne pourraient-ils pas soutenir Baras ? »

L’adolescent n’avait pas perdu de temps : déjà il tentait de raisonner différemment, somme s’il était dès maintenant dans un autre monde… Pourtant, face à lui, l’homme eut un étrange sourire, comme si la question démontrait une certaine naïveté…

« Les Hommes combattent Baras pour la même raison que vous serez dans le camp d’Aras : je parle des jeunes filles qui vous accompagnent. »

Les deux garçons se regardèrent sans comprendre.

« Si je suis ici aujourd’hui, expliqua l’inconnu, c’est parce qu’à travers un livre aux propriétés plus ou moins mystiques, j’ai découvert que Gwenn et Emily étaient des magiciennes blanches, des Maggs. Bien qu’elles soient assez répandues sur Galadria, il est extrêmement rare d’en trouver sur d’autres mondes.

« Les magiciennes blanches sont des représentantes d’Aras : elles sont les seules capables d’utiliser une magie dite blanche, qui leur permet d’accomplir toutes sortes de miracles. Elles peuvent soigner presque toutes les blessures, créer des protections, et on dit même que les plus puissantes d’entre elles sont capables de partager la peine d’autrui… On ne devient pas une Magg : soit on l’est à sa naissance, soit on ne l’est jamais.

- Et vous êtes en train de dire qu’Emily et Gwenn peuvent faire tout ça ? S’exclama Glaide.

- Sans aucun doute, même si pour le moment leurs pouvoirs restent à l’état latent. C’est donc parce que les représentantes d’Aras sont humaines, et que ces deux jeunes filles sont des Maggs, que les Hommes et vous-mêmes êtes du côté de ce dieu. Quant au rôle de ces jeunes filles il est plutôt simple : elles arpentent les Terres Connues pour apporter leur aide où celle-ci est nécessaire et combattent les hordes de Baras. »

L’homme fixa quelque chose par-dessus son épaule que lui seul semblait pouvoir voir ou entendre, puis il fit de nouveau face à ses interlocuteurs et reprit :

« Les Maggs ne sont pas seules dans leur quête : elles sont accompagnées par des Protecteurs. Il s’agit de guerriers dont le but est de veiller à leur sécurité. Bien qu’elles possèdent de nombreux pouvoirs, un Protecteur est une aide dont elles ne peuvent se passer. Une magicienne blanche peut, au cours de sa vie, s’entourer de plusieurs Protecteurs, cependant c’est une charge qui ne doit pas être acceptée à la légère : un Protecteur doit assurer son rôle jusqu’au bout, allant jusqu’à sacrifier sa vie si nécessaire.

« Lorsqu’une Magg prend conscience de ses pouvoirs, un Protecteur est désigné par le Destin. Il s’agit bien souvent d’un homme, mais parfois aussi d’une femme.

- Que voulez-vous dire par le "Destin" ? Interrogea Jérémy.

- Je fais référence à un événement qui rapproche la magicienne et le guerrier. Vous en avez un exemple jusque à côté de vous… »

Et l’homme désigna la gigantesque créature, toujours immobile.

« Il est presque impossible pour un monstre de voyager entre les mondes, précisa-t-il. Le fait que cette bête soit ici ne peut signifier qu’une chose : vous êtes les Protecteurs de ces jeunes filles. »

Les deux garçons se regardèrent, puis Glaide s’exclama :

« Ça a l’air sympa ! Qu’est-ce que tu en dis Jérémy ? De simple écolier, on se retrouve propulsé guerrier assurant la sécurité d’une magicienne !

- Ouais…, ça sonne bien en effet. »

« Bon sang, songea Glaide, je leur dois une fière chandelle à toutes les deux : sans elles pas de Galadria ! »

L’homme ajouta :

« Votre rôle à tous les quatre est relativement simple : si je suis ici c’est simplement pour amener ces jeunes filles dans mon monde, car nous ne pouvons pas nous passer de l’aide de deux Maggs supplémentaires. Vous devrez donc vivre à la manière des autres magiciennes et Protecteurs.

- Effectivement, c’est d’une banalité affligeante…, fit Jérémy ironique.

- Tu es toujours sûr de vouloir venir ? Lui demanda Glaide.

- De toute façon je ne crois pas que j’ai vraiment le choix, ni tes deux amies d’ailleurs… »

Soudain l’homme jeta à nouveau un regard derrière lui, visiblement surpris. Lorsqu’il reprit la parole il était plus nerveux et parlait plus vite, comme s’il était pressé d’en finir :

« Ils arrivent, je n’ai plus beaucoup de temps… Voici la dernière chose que j’ai à faire : pour défendre leurs Maggs, les Protecteurs utilisent des armes. Sur Galadria, ce que vous appelez "armes à feu" n’existent pas, et de toute façon elles seraient inutiles : peut-on détruire de la magie avec de la technologie ? »

Glaide fut tenté de répondre par l’affirmative, mais en voyant le visage de l’inconnu, il pensa que "non" était évident.

« Nous nous défendons donc avec ça ! » S’exclama l’homme en tendant le bras.

Un éclair blanc aveugla un instant les deux garçons, bientôt remplacé par deux magnifiques épées qui descendirent lentement vers leurs porteurs. Les fourreaux étaient de cuir, noir pour Glaide, marron pour Jérémy. Un renfort en acier couvrait la pointe et un autre se trouvait à l’endroit où la garde touchait le cuir. Les plaques de métal brillaient et l’on voyait les petits clous qui les maintenaient en place. C’était visiblement des armes de très bonne qualité…

Celle de Glaide était assez impressionnante : la lame seule, s’il en jugeait par la taille du fourreau, devait faire plus ou moins dix centimètres de large et environs soixante-dix centimètres de long...

La garde était simple, large et sans décoration. Du côté de la lame, elle était plate de manière à protéger la main de son porteur sans pour autant bloquer l’arme adverse, et du côté de la poignée, elle était en revanche un peu plus courte, si bien que les extrémités de tailles différentes se rejoignaient en une pointe de chaque côté.

La poignée, justement, était faite de lanières de cuir entrelacées et se terminait par un autre pic d’acier.

Le jeune homme estima la taille globale de l’arme à un mètre dix ou un mètre vingt…

Il la regardait descendre devant lui tout en se demandant comment il pourrait la porter. Pourtant, lorsqu’il l’attrapa, elle était bien plus légère qu’escompté. « Tout juste le poids d’un katana, alors que ses dimensions en sont presque le double… », pensa-t-il.

L’arme de Jérémy était en revanche nettement plus courte, tout juste un mètre en tout. La lame mesurait à peine plus de cinq centimètres de large et environ soixante de long. La garde était simple, elle aussi : droite et terminée par deux pointes acérées. Quant à la poignée, elle était relativement longue, trente centimètres environs, et terminée par une sorte de croissant de lune qui permettait éventuellement de bloquer un coup.

Jérémy attrapa l’épée et à la manière dont il la tint, Glaide en déduisit qu’elle aussi ne pesait presque rien.

Ils dégainèrent en même temps, laissant le tintement de l’acier tranchant résonner.

Ils constatèrent alors que la différence la plus marquante entre les deux épées provenait avant tout de la forme de leur lame, et plus précisément des pointes. En effet, celle de l’épée de Jérémy apparaissait aux deux tiers de la lame : à cette distance les deux bords commençaient à se rapprocher pour former un long pic. L’arme de Glaide, en revanche, avait une pointe courte, de seulement quelques centimètres de long, mais très large.

Les deux armes ne portaient pas de grandes décorations : elles étaient belles et bien faites pour le combat. L’homme enchaîna :

« Maintenant que vous êtes armés, défendez vos Maggs. J’aimerais vous dire que tout ira pour le mieux, mais il semble que vous ne sachiez pas utiliser ces outils… Espérons que vous saurez vous débrouiller ! Et en ce qui concerne le passage d’un monde à l’autre n’y pensez pas : je m’occupe de tout ! »

Juste avant qu’il ne disparaisse, Glaide et Jérémy eurent le temps de le remercier pour ces révélations, pour les épées et pour l’aventure qu’ils allaient vivre, même s’ils voyaient d’un mauvais œil le combat à venir…

Puis l’inconnu disparut en un éclair. Qui sait s’ils le reverraient un jour ?





Chapitre 2

LE temps reprit son cours normal et les cris de terreur avec lui. Sans prendre le temps de s’émerveiller devant ce prodige, les deux jeunes gens passèrent à l’action : Jérémy courut vers Gwenn pour l’amener en sécurité à une quinzaine de mètres du monstre. Celle-ci se laissa guider bien que ce fût la première fois qu’elle croisât le jeune homme.

Pendant ce temps, Glaide fonçait en direction d’Emily. Lorsqu’elle le vit arriver elle fut tout d’abord surprise, puis elle aperçut l’arme étincelante. Le jeune homme constata alors, avec un certain amusement, que l’adolescente était complètement perdue : elle ne savait plus si elle devait hurler, ou se montrer surprise devant la lame qu’il tenait, et qui n’existait pas quelques secondes auparavant…

La jeune fille se força à bouger. Elle se tourna vers le garçon et, ignorant les rugissements de la créature dans son dos, tenta de faire un pas, puis deux… Alors elle se mit à courir. Ses jambes flageolaient mais elle tint bon.

Glaide fut impressionné par le courage dont faisait preuve sa protégée. Il n’eut que le temps de lui dire de rejoindre Gwenn lorsqu’elle passa près de lui, mais son visage était crispé par la concentration et il douta qu’elle l’ait entendu.

C’est alors que leur ennemi, voyant sa proie lui échapper, commença à se mouvoir. Glaide décida de le distraire pour laisser le temps à la jeune fille de s’enfuir. Il cria toutes sortes d’insultes, gesticula dans tous les sens puis, voyant que le monstre ne lui prêtait aucune attention, décida d’employer les grands moyens. La créature, de par sa taille colossale, avançait lentement. Ses pas étaient pesants, et elle ne semblait pas très vive. Rassemblant son courage, le jeune homme s’approcha davantage et, avec une force qu’il ne soupçonnait pas, lui assena un puissant coup d’épée dans la jambe…

Mais rien ne l’avait préparé à la résistance qu’il rencontra ! Il n’avait pas pensé que la peau et les muscles pouvaient offrir une si bonne protection : son épée vibra si fort à l’impact qu’elle lui fit mal à la main. Mais il tint bon. La blessure semblait peu profonde toutefois, lorsqu’il retira précipitamment son arme, le sang coula. Il détourna la tête : son adversaire n’était pas un modèle de propreté et la peau, autour de la plaie, pleine de terre et… d’autres choses, lui soulevait le cœur. Pourtant c’est à peine si le monstre émit un bruit… « On dirait qu’il ne sent rien ! C’est impossible : cette lame est affûtée comme un rasoir ! Raaa comment je vais faire ? »

Pendant ce temps, Jérémy avait placé Gwenn en sûreté. Elle s’était laissée faire et abordait maintenant un visage hagard… Glaide constata alors du coin de l’œil qu’Emily gisait dans l’herbe, inanimée. « Elle a dû s’écrouler sur le chemin. Trop d’émotions d’un coup », pensa-t-il à juste titre. Jérémy le remarqua aussi, cependant il courut aider son ami.

Lorsqu’ils furent réunis, Glaide demanda à son compagnon de le couvrir pendant qu’il éloignerait Emily. Jérémy se plaça donc face au monstre tandis que le deuxième Protecteur plantait son épée dans la terre. Ils avaient jeté les fourreaux à quelques mètres mais aller les chercher prendrait trop de temps, et il était impossible de porter la jeune fille tout en tenant son arme.

Glaide s’approcha d’Emily et la hissa sur son dos. Elle semblait presque ne rien peser. Il l’emmena près de Gwenn en demandant à celle-ci de veiller sur elle. « Vu la tête qu’elle a, je ne sais pas si elle va veiller sur quoi que ce soit… », se dit-il en voyant les yeux de la jeune fille agrandis par la terreur. Elle eut cependant la force d’acquiescer.

Une fois de retour, Glaide récupéra son épée. Tout en se regardant et à grands renforts de gestes qu’ils espéraient discrets (et en comptant beaucoup sur la stupidité de la créature !), les deux amis échafaudèrent un plan, relativement basique il est vrai : il consistait à prendre le monstre à revers.

Jérémy commença donc à contourner l’adversaire… Glaide, quant à lui, esquivait les coups, trop lents, de son ennemi, sans pour autant oser l’attaquer. Au fond de lui la peur le partageait à l’excitation. Il n’avait que vaguement conscience que sa vie était en danger, car toutes ses pensées convergeaient vers ce qui se produirait dès le combat terminé : la découverte d’un nouveau monde…

Mais ledit combat était rude ! L’adolescent ne voyait les coups de griffes qu’au dernier moment, et il savait qu’une hésitation lui serait fatale. Cependant il ne pouvait s’éloigner de peur que son ennemi ne s’en prenne à son compagnon.

Malheureusement pour eux, le monstre avait repéré leur manège depuis le début, et lorsque Jérémy fut derrière lui, et donc hors de portée d’une quelconque aide, il se retourna brusquement et décocha un impressionnant coup de poing qui envoya valser l’adolescent à cinq ou six mètres. Pour Glaide, la scène se déroula au ralenti : son ami leva son épée mais avant qu’elle ne retombe, il se plia en deux sous l’effet de l’attaque. Il s’envola alors en lâchant son arme qui se ficha dans le sol avec un bruit mat. Grâce à l’on ne savait quel miracle, la créature n’avait pas utilisé ses griffes. Mais auraient-elles été bien nécessaires…

Glaide se remit en garde en essayant tant bien que mal d’ignorer la pensée qui cherchait à s’imposer à son esprit. « Non, il y a une chance, il n’est pas mort. Ce n’est pas possible ! Rien n’a encore commencé ! ». Le monstre se tournait déjà vers lui. Il eut la bonne idée de s’écarter de la queue car celle-ci fouetta sauvagement l’air mais ne rencontra que le vide. « Bon, je m’occupe de lui et après je vais voir Jérémy ».

La créature faisait maintenant face à un guerrier dont les yeux brillaient de haine. Les mains tremblantes mais l’épée haute, il fixait son adversaire sans ciller…

Le combat prit une nouvelle tournure, car Glaide se battait désormais avec rage, même si tout ce qui se passait lui semblait n’être qu’un rêve : comment croire que, quelques minutes plus tôt, il rentrait chez lui et se préparait à passer de longues et agréables vacances ? La bataille n’avait que trop duré : il était temps d’en finir. Le garçon courut se placer à proximité de la gueule du monstre, bien décidé cette fois à laisser une vraie entaille…

Son ennemi tenta de l’attraper avec sa mâchoire, et ce faisant il se baissa jusqu’au sol. L’adolescent fléchit alors ses jambes et se propulsa le plus haut qu’il put, ignorant l’odeur fétide qui lui soulevait le cœur. Il atteignit le sommet du crâne et y planta son épée de toutes ses forces. A nouveau celle-ci vibra au point qu’il lui semblât que ses mains allaient se décrocher. Mais la lame traversa la peau et les os, jusqu’à toucher un point vital… Le monstre émit un râle rauque et commença sa chute. Glaide lâcha son arme et se laissa tomber, puis il s’éloigna du corps qui s’affaissait. A nouveau la créature émit un son, plus violent et plus aigu cette fois.

« Et bien entendu à cette heure il n’y a personne alentour… », marmonna le jeune homme.

Après cette victoire il n’eut malheureusement pas le temps de vérifier la santé de ses compagnons : Gwenn l’appela. Bien qu’elle ait retrouvé l’usage de la parole, son visage semblait encore plus terrifié qu’à la vue du monstre…

L’adolescent se retourna et regarda dans la direction qu’elle lui indiquait du doigt, et à cet instant son cœur manqua un battement… L’horizon semblait soudain se retourner, inversant ainsi le ciel et la terre, mais bizarrement les maisons, arbres et autres objets, restaient accrochés au sol…

Alors, à la manière d’une vague, le phénomène se rapprocha à une vitesse vertigineuse. Glaide réfléchissait à toute vitesse pendant que Gwenn hurlait à nouveau. Il n’avait rien à proximité pour s’accrocher, juste du gazon. En outre, il ne pourrait pas soutenir son ami blessé.

Puis la vague fut sur eux…

Tout à coup, le jeune homme se trouva la tête en bas sans pour autant rester au sol : tout comme Emily, Gwenn, Jérémy et le cadavre de la créature, il tombait dans le ciel… Son épée était toujours sur le crâne de son ennemi et il la vit disparaître avec ce dernier. Gwenn hurlait alors que Jérémy et Emily restaient inanimés. Glaide, lui, ne réalisait pas vraiment ce qui se passait : d’une certaine manière il était effrayé de tomber ainsi, pourtant il considérait les choses avec un étrange recul, comme s’il était un observateur extérieur à la scène…

Alors que le sol avait complètement disparu de son champ de vision, un bruit de porte en train de s’ouvrir se fit entendre. Les quatre jeunes gens se trouvaient dans une immensité bleue. Ils n’avaient aucun point de repère. Glaide baissa la tête et crut distinguer une tache, loin en contrebas, une tache qui grossissait et se rapprochait très vite…

Cette fois, ce fut un bruit de porte se refermant que Gwenn et lui entendirent. Puis le sol se rapprocha moins vite : la chute ralentissait.

Aucun des deux adolescents n’aurait pu dire combien de temps ils étaient ainsi tombés, mais ils arrivaient au terme de leur voyage. Ils chutaient si lentement maintenant qu’ils avaient l’impression de flotter, comme une feuille de papier dans un courant d’air.

Leurs pieds touchèrent enfin le sol.

Gwenn perdit l’équilibre et s’étala de tout son long sur un sol doux et presque mou. Glaide trébucha également mais se releva. Il s’approcha de l’adolescente pour l’aider à se rétablir, mais constata avec surprise qu’elle dormait… « Etrange », songea-t-il. A vrai dire il ressentait lui aussi une douce torpeur qui menaçait de l’envahir. Cependant il lutta pour rester éveillé : il n’était pas question de s’assoupir maintenant.

C’est seulement à cet instant qu’il remarqua le paysage qui l’entourait : il se trouvait dans une clairière et le soleil se couchait, c’était le crépuscule. Devant lui, une rangée d’arbres semblait former une arche menant à la lisière du bois. Autour s’étendaient les ténèbres insondables de la forêt. Il constata également que tout semblait recouvert d’une fine couche de givre, mais il ne faisait pas froid, la température était même idéale. Tout scintillait autour de lui.

Lentement il se leva. Son esprit était comme arrêté : il ne pensait plus, ne réfléchissait plus, pour que seul demeure l’instant. Ses yeux se posèrent sur le paysage qui l’entourait. Il lui était impossible d’articuler une parole, le silence était total.

Attiré par la lumière du soleil, il se déplaça jusqu'à la lisière des arbres en passant sous l’arche de verdure, et contempla alors une gigantesque plaine qui s’étendait à perte de vue. Elle était envahie par les herbes hautes auxquelles le soleil couchant donnait des teintes dorées et cramoisies. Elles se balançaient doucement, caressées par une brise douce et agréable que Glaide ne tarda pas à sentir.

Celle-ci souleva ses cheveux et fit bruisser les feuilles des arbres dans son dos, créant ainsi une mélopée magique. L’adolescent interpréta cela comme un signe de bienvenue.

Son esprit se remit soudain à fonctionner, et il fut submergé par l’émotion. Il sentit des larmes de joie couler sur ses joues. « J’y suis, enfin…songea-t-il, fébrile. Je réalise mon rêve, je suis dans l’Autre Monde… C’est magnifique, non… Je ne sais pas comment décrire cela. Nul mot ne peut définir une telle splendeur… »

Il tourna la tête à droite et à gauche, se délectant de chaque image, de chaque odeur et sensation. « Qui sait ce que réserve l’avenir ? Mais peu m’importe : je suis prêt à tout affronter. »

Glaide n’aurait su dire combien de temps il resta là, à contempler son rêve et à pleurer sa joie, mais lorsqu’il reprit ses esprits, le soleil n’avait pas bougé d’un pouce. C’est alors qu’il se souvint de ses amis. Un peu honteux de les avoir oubliés si facilement, il fit demi-tour et revint au pas de course dans la clairière.

Il s’approcha de Jérémy et prit son pouls tout en recherchant des traces de sang : le cœur battait à un rythme soutenu et il ne vit aucune marque rouge. Il tâta ensuite le buste à la recherche d’une éventuelle fracture, mais aucun os ne semblait brisé. Il savait pertinemment que Jérémy n’était pas pour autant hors de danger, mais au moins fut-il un peu rassuré. Et puis, n’étant pas médecin, il ne voyait rien d’autre à faire pour le moment. Jérémy semblait dormir, il le laissa donc se reposer et se dirigea vers Emily.

Un examen rapide lui apprit, sans l’étonner, qu’elle aussi était plongée dans un profond sommeil. Alors, à son tour, il s’allongea et se laissa envahir par la fatigue. Il était heureux d’être ici, même si sa joie était entachée par ses incertitudes concernant la santé de ses compagnons.

« Je m’occuperai de ça demain », dit-il tout bas avant de s’endormir pour de bon.





Chapitre 3

LE jeune homme sentit qu’on le poussait. Une voix lui demandait de se lever. Il ouvrit les yeux et eut la joie de découvrir Jérémy penché au-dessus de lui. Il semblait en pleine forme. De son côté, Glaide avait l’impression de ne pas avoir dormi, pourtant il se leva et demanda à son ami si tout allait bien. Ce dernier lui assura que c’était le cas, mis à part quelques bleus, toutefois il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était produit après sa tentative d’attaque. Glaide lui résuma donc la situation.

Après avoir pris connaissance des événements récents, Jérémy resta un instant silencieux. Il était presque dix heures sur la montre de Glaide et, bien qu’ils ne sachent pas comment le temps avançait ici, les deux garçons décidèrent d’un commun accord de réveiller les filles.

Elles se levèrent sans problème et semblèrent même avoir passé une excellente nuit, si toutefois l’on pouvait parler de nuit car le soleil semblait toujours sur le point de se coucher…

« J’ai bien dormi ! » S’exclama Emily en baillant.

Elle regarda autour d’elle et paru se rendre compte qu’elle ne connaissait pas le lieu. Gwenn fit la même constatation.

« Hé ! Où sommes-nous ? Qu’elle est cette forêt ? » Demanda-t-elle.

Puis elle se redressa brusquement et cria :

« Non ! Le monstre ! L’épée ! Qu’est-ce que… »

Glaide lui mit une main sur l’épaule et l’incita doucement mais avec fermeté à se rassoir, puis il jeta un coup d’œil à son compagnon : quelques explications s’imposaient…

Une heure leur fut nécessaire pour, après de rapides présentations, dire tout ce qu’ils avaient à dire, à commencer par les révélations du vieil homme sur l’existence de Galadria, d’Aras et Baras et, bien entendu, sur leur statut de Protecteurs et de Maggs, jusqu’à l’arrivée dans "l’Autre Monde", en passant par le combat… Rien ne fut oublié. Ils essayaient de retranscrire fidèlement ce qui s’était déroulé.

« Je crois que nous sommes sur "Galadria", déclara Glaide. Et plus précisément probablement quelque part sur les Terres Connues.

- A propos de cet homme : vous avez dit que c’était à cause de lui que nous étions là. L’avez-vous revu pendant que nous dormions ? Est-il venu ici ? Interrogea Gwenn avec un calme suspect.

- Non, nous ne l’avons pas encore croisé, et c’est ce qui m’inquiète…, marmonna Glaide. Tout en nous parlant, il n’arrêtait pas de regarder derrière lui, comme si quelque chose le menaçait. J’espère qu’il ne s’est rien passé de grave, parce que je ne vois pas ce que nous allons faire…

- Donc, en résumé, nous sommes perdus sur un "Autre Monde" parce que des types qui s’imaginent que nous avons des pouvoirs ont décidé que nous devions les aider, sans même nous demander notre avis. Quant à notre guide, et accessoirement celui qui est à l’origine de ce délire, il n’a toujours pas montré signe de vie ! Railla Emily. Là, je crois que je deviens folle… »

Les deux garçons, absorbés par leur envie d’aventure et par l’incroyable de la situation, n’avaient pas remarqué que leurs compagnes faisaient de plus en plus d’efforts pour contenir la nervosité et la tension qui s’emparaient d’elles, à mesure que l’histoire devenait extravagante… Soudain Emily explosa :

« Nous n’avons rien à voir là-dedans ! Cria-t-elle. Je n’ai rien demandé, qu’est-ce que je fous là ? Tout ça est complètement irréaliste ! Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Il ne peut pas exister d’autres mondes ! C’est impossible ! Ça défie toutes les lois de la nature ! Vous êtes complètement malades tous les deux ! Vous vous êtes inventés une histoire à dormir debout, et maintenant nous nous retrouvons embarquées dans votre délire ! »

Glaide jugea sage de laisser Emily exprimer ce qu’elle avait sur le cœur : il était le seul ici à se sentir réellement à sa place. Jérémy l’avait suivi de son propre chef, mais pour les deux filles c’était une toute autre histoire : elles se retrouvaient embarquées dans une aventure parfaitement incroyable, et ce contre leur volonté, parce qu’un homme avait trouvé curieux qu’il puisse exister des magiciennes blanches sur un autre monde…

En outre il était somme toute assez logique qu’elles ne croient pas un mot de ce que leur compagnon racontait.

Emily continua à s’énerver tandis que des larmes de colère et de dépit apparaissaient dans ses yeux. A côté d’elle, Gwenn gardait les lèvres serrées et essayait de se calmer pour ne pas se mettre elle aussi en colère. Mais en colère contre quoi ? Peut-être était-ce là ce qu’elles ne pouvaient supporter : au fond d’elles-mêmes elles savaient très probablement que les deux garçons disaient la vérité, aussi incroyable celle-ci fut-elle…

Comment un lieu comme celui dans lequel elles se trouvaient aurait-il pu exister sur Terre ? Voilà ce qu’elles ne supportaient pas : cette vérité contre laquelle la colère ne pouvait rien… Et cela plus que tout blessa Glaide : jamais il n’avait voulu de peine, jamais il n’avait voulu de désespoir… Il en vint à rejeter la faute sur l’inconnu qui avait arbitrairement décidé ni plus ni moins que de changer leur vie.

Petit à petit, le calme revint. Les adolescentes s’enfermèrent dans un mutisme total, regardant fixement l’arche formée par les arbres et la plaine au loin. Jérémy et Glaide s’éloignèrent pour les laisser seules.

En voyant le visage de son ami, Jérémy dit :

« Tu dois leur laisser du temps. Elles ne comprennent pas la raison de leur présence ici, et nous non plus, tu dois l’admettre, nous ne savons pas ce qui va se passer. Regarde, il est près de midi et nous n’allons pas tarder à avoir faim. Que veux-tu que nous mangions ? Pour toi, tout ceci est le paradis, et j’avoue que je suis suffisamment intrigué pour ne pas avoir peur, mais je dois tout de même faire abstraction de mes sentiments pour ne pas me comporter comme elles. Et puis j’ai choisi de te suivre avant même que le vieil homme ne m’y oblige, alors je n’ai pas vraiment le droit de me plaindre ! Ce qui nous arrive est incroyable, mais pour Emily et Gwenn c’est un cauchemar... Tu comprends ?

- J’essaye mon ami, j’essaye… Et moi aussi je me pose beaucoup de questions. Cela dit, si je veux que nous arrivions à faire quelque chose, il faut que je paraisse avoir une détermination sans failles, tu ne crois pas ? Tout à l’heure je leur ai dit que je ne savais pas ce que nous allions faire, que je ne savais pas ce que nous allions devenir. C’était une erreur… J’aurais mieux fait de faire montre d’une assurance inébranlable.

- Peut-être, oui… Sois prudent tout de même : à trop vouloir paraître sûr de toi, à trop vouloir prendre tout sur tes épaules, tu risques de te détruire. Mais, vu que je ne compte pas mourir ici, je pense que tu auras l’occasion de te rattraper dans le futur : c’était la première mais certainement pas la dernière situation disons… critique !

- Probable. Quoi qu’il en soit tout ceci est mon rêve, et je dois veiller sur ceux qui le vivent. »

Ils entendirent alors des bruits de pas et se retournèrent. Gwenn et Emily étaient là, leur regard braqué sur eux. Gwenn prit la parole. Le ton de sa voix témoignait du fait qu’elle était toujours tendue :

« Bon, que fait-on ? Nous n’allons pas moisir ici, et en plus j’ai faim. »

Glaide regarda Jérémy, un sourire aux lèvres.

« Je sais exactement ce que nous allons faire », déclara-t-il d’un ton assuré et confiant.



La petite troupe avait décidé de visiter les lieux. Ils n’osaient pas s’aventurer dans la forêt proprement dite, mais contempler la plaine et ses alentours les tentait. Ils se promenèrent donc un moment, sans croiser le moindre signe de vie.

C’est à ce moment seulement que les deux garçons se rendirent compte d’un problème d’envergure, qui ne leur avait même pas effleuré l’esprit jusque-là : comment récupérer leurs épées ? Celle de Glaide avait chuté avec le monstre, et il avait vu celle de Jérémy quitter le sol et tomber avec eux, mais elle avait bien vite disparu dans l’immensité bleutée. S’ils étaient arrivés là, peut-être les armes avaient-elles suivi le même chemin ? Ils se mirent donc à chercher.

Une heure passa durant laquelle chacun des jeunes gens essaya tant bien que mal d’oublier la faim qui lui tiraillait l’estomac. Une heure à l’issue de laquelle nul n’avait retrouvé la moindre lame… Le crépuscule, toujours présent, commença à les irriter : il fallait dire qu’il ne facilitait pas les recherches !

Alors qu’ils se décidaient à pousser leurs investigations dans la forêt, idée à laquelle Glaide s’était farouchement opposé jusque-là en prétextant que, s’ils étaient bel et bien dans un monde qu’il qualifiait d’Heroic Fantasy, ils pouvaient croiser de nombreux dangers dans la pénombre, un bruit attira leur attention.

Même désarmés, Glaide et Jérémy étaient prêts, ou du moins se sentaient-ils prêts, à se battre. Ils se placèrent devant les deux filles avant qu’elles n’aient le temps de se retourner et firent face à l’endroit d’où provenait le craquement.

Le son se rapprocha, ils distinguaient désormais nettement des bruits de pas. Les adolescents resserrèrent leurs poings tout en fixant un buisson qui s’était mis à bouger. Les bruissements continuaient leur progression, personne ne parlait. Ils étaient maintenant tout prêt... La chose qui arrivait serait sur eux dans une poignée de secondes… Glaide et Jérémy, ne sachant pas ce qui les attendait, préféraient ne pas attaquer en premier. La troupe recula de quelques pas, juste au cas où la bête aurait eu envie de leur sauter dessus. Le taillis juste en face d’eux remua… et il en sortit un vieillard !

Les deux garçons ne bougeaient plus, pétrifiés de surprise. Alors qu’ils retrouvaient leurs esprits et songeaient à faire les présentations, ils constatèrent que leurs protégées étaient déjà devant l’inconnu. De toute évidence elles avaient reconnu celui qu’elles appelaient leur guide.

Cette fois encore il ne se présenta pas, et les quatre jeunes gens eurent beau lui poser toutes les questions qu’ils voulaient, il s’obstina à garder le silence et à sourire d’un air bienveillant. Après s’être énervés, ils se turent et attendirent. Le vieillard prit alors la parole :

« Vous voilà arrivés sur Galadria, à l’orée de la "Forêt des Mondes" pour être précis, et vous l’aurez sans doute remarqué : le crépuscule est ici éternel… C’est la particularité de cette forêt. Cela permet de cacher certains secrets enfouis au plus profond de cet endroit.

« Devant vous se trouve une plaine qui protège ce lieu : elle semble infinie pour décourager les curieux. En effet, cette forêt est quelque peu mystique et rares sont ceux qui s’y aventurent. Ne croyez d’ailleurs pas que les passages entre mondes soient fréquents : ils restent exceptionnels !

- Parce qu’il existe encore d’autres mondes ? Murmura Glaide d’un air penseur.

- Ce n’est pas le plus important pour le moment, l’interrompit brutalement Emily. Monsieur, je crois que vous avez fait erreur : ce type, et elle désigna Glaide, est fou, mais nous autres sommes tous sain d’esprit ! Nous n’avons rien à faire ici et j’aimerais que vous nous renvoyiez chez nous, s’il vous plait. »

Mais tout en parlant chacun remarqua que le visage de la jeune fille perdait en assurance, et avant même qu’on le lui dise, elle sut que sa demande était impossible à satisfaire… Elle était ici et devait suivre le "fou", car il représentait leur seul lien avec leur monde.

L’homme, devinant sans doute ce qu’elle pensait, ne répondit pas à la question mais déclara :

« Jeunes gens, votre nouvelle vie commence maintenant. Si vous vous inquiétiez de la raison de votre envie de dormir en arrivant, sachez que c’est normal : votre corps et votre esprit doivent supporter le passage et c’est épuisant.

« Mais passons aux choses sérieuses : comme vous le savez, vous devrez protéger vos Maggs, dit-il aux garçons. Et vous, vous devrez protéger vos Protecteurs, annonça-t-il aux deux filles. Pour cela vous possédez de la magie. Oui, vous avez bien entendu : de la magie. Nous en reparlerons en temps et en heure.

« Les Protecteurs, quant à eux, utilisent des épées. Oui oui, s’empressa-t-il d’ajouter lorsque Glaide ouvrit la bouche, vous les avez perdues, ou du moins les croyez-vous perdues… En effet, celles-ci sont en réalité cachées aux yeux de tous, et il existe différents moyens de les faire apparaître.

« Les premiers temps votre épée apparaîtra lors d’une situation de combat ou de nervosité intense. Toutefois ce moyen n’est pas très efficace car elle peut apparaître alors que vous comptiez sur l’effet de surprise ou sur l’incognito. Mais plus tard, lorsque votre mental sera plus fort et que vous connaîtrez bien votre lame, vous pourrez la faire apparaître et disparaître quand bon vous semblera. Je vous conseille donc d’arriver rapidement à ce stade de développement : il offre des avantages considérables. »

Après ces explications, Jérémy et Glaide se sentaient déjà plus rassurés. Ce dernier s’autorisa d’ailleurs à se perdre dans ses pensées. « Il existe d’autres mondes, c’est inimaginable… Et on ignore tout de cela sur Terre ! » L’homme continuait à donner des explications sur ce qui les attendait : un voyage long, sur toutes les Terres Connues, un objectif imprécis pour le moment etc… Glaide ne faisait pas attention, il était prêt à tout. Il voulut essayer de faire apparaître son arme : son interlocuteur venait de dire que maîtriser ce pouvoir était essentiel, autant s’y mettre tout de suite !

C’est alors que des bruits étranges se firent entendre. Les feuilles bougeaient à nouveau mais les pas qui approchaient semblaient plus lourds. Ils devaient appartenir à une créature massive. « Pour un endroit supposé désert je trouve qu’il y a beaucoup de monde… », songea Glaide avec un sourire.

Les bruissements se multiplièrent, ils venaient maintenant de partout : toute la forêt semblait remplie de ces créatures qui approchaient. Pour la première fois, les adolescents discernèrent une lueur d’urgence au fond des yeux de l’homme. Dans un souffle, il leur ordonna de sortir de la forêt. Ils s’élancèrent et parcoururent les trente mètres qui les séparaient de la sortie en un temps record.

A peine l’extérieur atteint, quatre flèches s’enfoncèrent profondément dans le sol, à l’endroit précis où le petit groupe se trouvait un instant auparavant. Puis les buissons autour de la clairière qu’ils avaient abandonnée explosèrent sous l’effet de coups d’épées répétés.

Les archers ne se montrèrent pas, mais les brutes qui avaient démoli les taillis leurs faisaient face. A cet instant, trente mètres séparaient quatre adolescents surpris et effrayés de quatre montagnes de muscles vertes qui empestaient le sang séché, accompagnés d’archers dissimulés parmi la verdure…

« Orque… », articula Glaide dans un souffle en regardant les masses verdâtres dont les armures faites de cuir troué et déchiré accompagné de pièces en acier rouillé, donnaient une impression de crasse et d’infection.

Ils se tournèrent, comme s’ils avaient entendu leur nom, et leurs petits yeux jaunes profondément enfoncés dans leurs orbites dévisagèrent la troupe. D’imposants crocs jaunis et dégoulinant de bave dépassaient de leur mâchoire inférieure proéminente.

Glaide avait reconnu les monstres dont il avait entendu parler dans certains jeux ou romans. Il ressentait de la crainte face à ces… choses, mais aussi et à nouveau une certaine excitation en découvrant à quoi ressemblaient vraiment ces créatures. Il avait même presque envie de les affronter, mais les épées aux lames abîmées qu’ils tenaient l’en dissuadèrent.

Sur le coup, les deux filles et Jérémy restèrent figés de terreur, mais l’homme défia les monstres du regard et prononça une phrase qui, à défaut d’être comprise par qui que ce fût tant elle avait été dite d’une voix basse, les fit sortir de leur torpeur. La voix chaleureuse et rassurante leur redonna confiance en eux et les aida à conserver leur sang-froid.

Mais cela ne semblait pas être le but premier car un léger crépitement se fit entendre, alors que le vieillard levait puis abaissait sa main d’un geste brusque. A peine celle-ci était-elle redescendue qu’un éclair venu du ciel tomba parmi les arbres et frappa en trois points, aussitôt suivi de cris brefs et de bruits de corps touchant le sol. Près des orques se trouvaient maintenant trois cadavres semblables mais armés d’arcs et de flèches.


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