Excerpt for Souvenirs de guerre d’un jeune français. by Olivier Duhamel, available in its entirety at Smashwords

Souvenirs de guerre d’un jeune français.

Témoignage vécu de la seconde guerre mondiale.

“Souvenirs de guerre d’un jeune français”

Raymond Lescastreyres. Propos recueillis par Olivier Duhamel

Copyright 2001-2011 Raymond Lescastreyres, Marie-France Duhamel, Olivier Duhamel

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Table des matières

Préface

Année 1939- La mobilisation.

Année 1940 - Une année catastrophe.

Année 1941 - Je deviens soldat.

Année 1942 - Le Marocain.

Année 1943 - L' "américanisation".

Année 1944 - Libération de l'Alsace.

Année 1945 - L'armistice.

La carte du périple.

A propos de l’auteur.

Préface

Lorsque notre fille aînée, Nina, alors âgée de quinze ans, eut à étudier la seconde guerre mondiale pour un projet de son cours d’histoire en classe de cinquième 2001 au Lycée de Northcote à Auckland, Nouvelle Zélande, nous lui avons suggéré qu’elle demande à son grand-père maternel, Raymond, de lui raconter quelques-unes de ses aventures durant cette époque. Raymond, le père de ma femme Marie-France avait en effet joint l’armée française au début de la seconde guerre mondiale et avait pris sa retraite militaire quelques quarante années plus tard avec le grade de Colonel. Marie-France ne connaissait que peu de la vie de son père durant ces années de guerre mais se doutait bien qu’il ne refuserait pas d’aider sa petite fille dans ses recherches.

Raymond envoya bientôt à Nina une lettre longue de sept pages soigneusement dactylographiées, ce qui était beaucoup plus que ce à quoi nous nous attendions. Raymond, au demeurant grand raconteur d’histoires, était jusque là resté avec nous d’une grande discrétion sur ses années de guerre et nous nous expliquions cette réserve par une tendance naturelle à ne pas vouloir remuer des souvenirs que nous imaginions pénibles. Nous nous réjouissions donc qu’il se soit décidé à briser ce silence et à faire parvenir à Nina quelques témoignages vécus pour illustrer son projet.

Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir à la lecture de ces pages qu‘elles couvraient tout juste l’année 1939 et qu’il promettait la suite de ce compte rendu pour de prochains courriers? Raymond venait tout juste d’entamer le premier chapitre d’un récit palpitant.

Au cours des mois suivants nous continuâmes en effet de recevoir un courrier régulier détaillant les aventures d’un jeune soldat français durant la seconde guerre mondiale. Nous nous rendîmes bientôt compte que ses années de guerres furent également pour Raymond les années de sa jeunesse, dont il se souvient, au long de ses pages avec une étonnante clarté et qu’il décrit avec un admirable souci de précision et d’exactitude.

Après lui en avoir demandé l’autorisation, je me suis décidé à publier ce témoignage afin que d’autres étudiants puissent en profiter. J’espère donc aujourd’hui que ces pages constitueront un outil de référence utile pour les générations futures.

Cette histoire commence donc durant l’été 1939 alors que le jeune Raymond Lescastreyres n’avait pas tout à fait seize ans, l’âge qu’avait Nina lorsqu’elle reçu la première lettre.

Olivier Duhamel

Année 1939- La mobilisation

Août 39, Je vais avoir seize ans. J’ai terminé mes études de sténodactylo comptable que j’ai suivies à l’école Pigier à Mont de Marsan, chef-lieu du département des Landes où vit ma mère.

Muni de mes diplômes, en attendant de trouver un emploi à Mont de Marsan, je suis en vacances à Parentis en Born où je suis né et où vit mon père. Quand je dis "vacances", je les passe essentiellement à me faire un peu d’argent de poche en travaillant à Biscarosse, à la base aéronavale des Hourtiquets, située au bord du lac de Parentis-Biscarosse. Je fais chaque jour le chemin aller et retour à vélo (25 Km).

Cette base, déjà connue pour avoir vu s’envoler pour son dernier vol Mermoz avec son Hydravion “Croix du sud “, a vu aussi L’hydravion géant “Lieutenant de Vaisseau Paris” effectuer ses premiers essais en 1935. En ce moment on l’agrandit en grignotant toujours un peu plus la dune à laquelle elle est adossée ; des pelles excavatrices chargent de sable une noria de camions benne et mon travail consiste à enlever, à la pelle, le sable qui tombe des camions et à le remettre dans ces derniers afin que l’emplacement de chargement soit toujours propre. (Comme on le voit mes capacités professionnelles étaient utilisées au mieux !)

Parfois, entre deux coups de pelle, je regarde amerrir ou s’envoler quelques-uns des beaux hydravions des British Imperial Airways qui, à l’époque, assurent régulièrement la liaison Londres-Melbourne, avec, bien sur, plusieurs escales dont Biscarosse. Je me souviens encore de certains noms qu’ils portaient, des noms de constellations (Cassiopeia, Andromedia, Centaurus entre autres.) Cela me faisait rêver et me donnait, déjà, l’envie de voyager.

Sur la base, chaque jour plus nombreux, on voit des aviateurs de l’armée de l’air. J’écoute les conversations des autres ouvriers, tous bien plus âgés que moi, ils s’entretiennent de la situation internationale et je les entends parler d’une éventuelle mobilisation.

Le jeune Raymond Lescastreyres alors qu'il n’avait pas tout à fait seize ans, en vacance au lac de Parentis durant l'été 1939.

Le soir, rentré chez moi, je lis le journal “La Petite Gironde” que mon père reçoit chaque jour. Certes, les nouvelles ne sont pas bonnes. En 1938, donc un an plus tôt, la guerre avait été évitée de justesse, mais le sentiment est de plus en plus général que, cette fois, elle va devenir inévitable. Chez mon père il n’y a pas la radio mais le journal nous en apprend suffisamment et après l’annexion par Hitler des sudètes puis de la Slovaquie, les bruits de bottes se font très précis, trop précis, à la frontière germano-polonaise. En France on est confiant, la ligne Maginot est considérée comme imprenable, notre alliance avec l’Angleterre est très solide et nos gouvernants comptent beaucoup sur le contrepoids que pourrait exercer l’URSS pour freiner les ambitions allemandes et même s’y opposer.

Oui, nous sommes confiants, bien trop confiants. Fin août 1939 c’est un coup de tonnerre ! L’Allemagne et L’URSS viennent de signer un pacte de non-agression et, désormais, plus rien ne fait obstacle aux visées expansionnistes de L’Allemagne. Le 1er septembre, Varsovie est bombardée et les Panzerdivisonen (Divisions blindées allemandes) entrent en Pologne. Le 2 Septembre, la guerre est déclarée à l’Allemagne par l’Angleterre et la France où la mobilisation générale est décrétée.

Tous les hommes valides de 20 à 48 ans sont mobilisés mais, les moyens de transport existants ne peuvent permettre de les déplacer tous en même temps aussi, à l’issue de leur service militaire qui à l’époque dure 2 ans, sont ils tous munis d’une brochure (un fascicule, c’est le terme employé par l’autorité militaire) où sont mentionnés, en cas de mobilisation générale (jourJ) le jour où ils doivent se mettre en route et le régiment qu’ils doivent rejoindre. Ces dates varient du jour J pour les plus jeunes qui viennent juste de terminer leur service militaire, jusqu'à J+8 pour les plus âgés.

Les départs s’étalent donc sur plusieurs jours et, à la gare, train après train, je vois partir des parents, des amis, des voisins que leurs mères, épouses, sœurs ou enfants accompagnent. Certes, c’est loin d’être la joie, loin de là, mais l’opinion générale est qu’il faut donner enfin une bonne leçon à Hitler, que cette guerre qui commence ne durera pas longtemps (une affaire de quelques mois pense t’on généralement) et que les partants seront bien vite de retour. En tous cas, 21 ans après la fin de ce que, en France, on appelle la Grande Guerre, personne n’imagine que celle qui vient d’être déclarée puisse durer, comme elle, plus de quatre ans.

Les camions, autos et chevaux sont aussi réquisitionnés. Des équipes spécialisées examinent l’état matériel des véhicules, l’état sanitaire des chevaux, retiennent ce qui leur convient, restituent ce qui ne leur convient pas.

En quelques jours le village se trouve vidé de ses forces vives. A part quelques affectés spéciaux échappant au sort commun pour assurer la pérennité des services essentiels (transport, énergie, santé, sécurité entre autres), il ne reste plus que les femmes qui prennent le relais des hommes, les enfants qui doivent apprendre à mûrir plus vite, les vieillards qui doivent se remettre, s’ils le peuvent encore, au travail, et les estropiés ou malades, dont il faut bien s’occuper. Pour ce qui concerne ma famille, mon père, qui a près de 59 ans, n’est pas mobilisable. Il continue son métier de résinier (il récolte la résine des pins pour le compte d’un propriétaire, entre mars et octobre, un travail de forçat particulièrement mal payé, si mal payé que, depuis 40 ans il a totalement disparu de France où personne n’a plus voulu le pratiquer). De novembre à février, il travaille à l’abattage des pins, travail tout aussi éreintant mais mieux payé.

Avec la guerre, la base aéronavale devient exclusivement militaire, mon travail prend fin. Vers la mi-septembre je reviens chez ma mère à Mont de Marsan où je trouve de suite un emploi de secrétaire dactylo au greffe du tribunal.

La maison natale de Raymond Lescastreyres à Parentis en Born (Gironde)

La “drôle de guerre”.

Je viens donc d’avoir seize ans. Je vis avec ma mère qui travaille comme ouvrière à l'usine Tamboury, usine de transformation du bois en planches, lambris, et parquets. Cette usine est située à la sortie est de la ville, au bord de la route qui mène à Villeneuve de Marsan. Elle est longée par une voie ferrée qui passe en remblai à cet endroit-là et mène de Mont de Marsan à Roquefort ( rien a voir avec le fromage du même nom, il s'agit de Roquefort dans les Landes, alors que l'autre, celui du fromage, se situe en Lozère, au nord-ouest de Montpellier). Je mentionne à présent cette précision quant au passage en remblai de cette voie ferrée car on verra, plus tard, son importance.

Septembre 39 donc, les panzers allemands, soutenus par les Stukas (avions d’assaut) et autres bombardiers (Dornier ou Heinkel) écrasent la malheureuse Pologne. La rapidité de l'avance allemande stupéfie le monde entier et l'opinion française, comme je la ressens du haut de mes 16 ans, commence à se poser des questions et à se demander à quel genre de surhommes les Polonais se trouvent confrontés. A vrai dire, ce n'est pas encore l’inquiétude. On se dit simplement que la Pologne est une nation aux possibilités d'action bien moindres que la France et l'Angleterre réunies.

De notre côté, presse et radio nous tiennent au courant de la mise en place le long du Rhin et en avant de la ligne Maginot, entre la frontière du Luxembourg et la Suisse, de nos troupes de couverture. On nous assure même que, en certains endroits, entre la Moselle et le Rhin dans la région de Forbach, des troupes françaises ont pénétré en Allemagne de plusieurs kilomètres dans la forêt de la Wardnt. Tout va donc bien pour l'instant, Français et Allemands s'observent, quelques patrouilles de part et d'autre, quelques escarmouches quand on ne peut pas l'éviter, rien de bien sérieux encore. Ce que, en France, on va appeler la “drôle de guerre” commence.

Le 14ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, gros régiment d'environ 1.500 hommes, qui tenait garnison à Mont de Marsan a, dès le premier jour de la mobilisation, pris la direction de l'est de la France. Il ne reste plus à la caserne Bosquet qu'un petit détachement chargé de récupérer et d’acheminer vers le front tous ceux qui n'ont pu partir avec le gros de la troupe, car dans les hôpitaux ou en permission à ce moment-là.

C'est, aussi l'époque ou nous voyons arriver les premiers alsaciens réfugiés. En effet, dès la déclaration de guerre, le gouvernement a décidé d'évacuer tous les habitants des villes et villages d'Alsace et de Lorraine situées entre la ligne Maginot et la frontière allemande. Chaque région de l'intérieur a reçu son lot de réfugié et, à côté de chez moi, une famille des environs de Mulhouse, les Schoettel, est hébergée dans une grande maison dont une partie est inoccupée. Le père, Emile, qui doit avoir la cinquantaine, était employé des services administratifs, la mère, apparemment sans profession, s’occupe de ses trois enfants, Marcelle, 14 ans, Jacques, 12 ans et Pierre, 10 ans, qui très rapidement vont devenir mes amis.

Après trois semaines d’une campagne éclair (Blitzkrieg) la Pologne a été vaincue et partagée entre l’Allemagne et l ‘URSS venue tardivement participer à la curée. En France le parti communiste a été interdit et son chef, Maurice Thorez, bien que mobilisable a préféré déserter en se réfugiant à Moscou. Maintenant que l’URSS est, de fait, l’alliée de l’Allemagne, force est de constater que la propagande communiste n’en continue pas moins de prôner, parfois la désertion, souvent le refus de combattre ou la désobéissance et pousse, hélas, aussi au sabotage dans les usines d’armement. Au tribunal, mon travail m’amène à prendre connaissance de dossiers concernant ces faits de défaitisme et d’appel à la désobéissance. Dans ma jeune tête je souhaite que ces individus soient durement sanctionnés car je ne puis admettre que de prétendu Français puissent souhaiter la défaite de leur pays. La radio nous apprend qu’un traître Français, du nom de Ferdonnet, s’exprimant sur les ondes de radio Stuttgart, promet le pire aux soldats Français et les incite à déserter, sans grand effet, il va sans dire.

L’automne est là. Quand je ne travaille pas, avec les Schoettel nous profitons des derniers beaux jours pour nous baigner dans la Midouze à la Sablière et à jouer à Tarzan dans les arbres. La vie continue son cours à peu près normal. A l’aérodrome de Mont de Marsan une école de formation de pilotes de chasse a été créée, les futurs pilotes s’entraînent sur de petits monoplans. De temps à autres, hélas, nous entendons parler d’accidents parfois mortels.

La radio (ma mère possède un petit poste) nous répète à peu près chaque jour la même chose : “rien à signaler sur l’ensemble du front hormis quelques duels d’artillerie, de légers accrochages consécutifs à l’activité de patrouilles et quelques incursions de l’aviation de reconnaissance ennemie prise à partie par notre DCA (Défense Contre Avions). Charles Trenet participe au maintien du moral des Français en continuant de chanter “Y’a d’la joie ! “, “Boum ! “, “Je chante “, tandis que Tino Rossi, autre idole du moment, nous susurre toujours “Marinella” et “Tchi-Tchi “. Une chanson venue d’outre manche commence à faire fureur en France, il s’agit de “Nous irons faire sécher notre linge sur la ligne Siegfried” que les premiers soldats Anglais venant s’installer an France, fredonnent.

Octobre passé, voici novembre et la célébration du 11 novembre 1918. 21 ans après, à nouveau la guerre. Qui l’aurait cru ? Pierre Schoettel, le petit Alsacien, a, pour l’occasion, mis un calot kaki frappé d’une cocarde tricolore que sa mère lui a confectionné et marche d’un pas martial en chantant : “Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, car malgré vous, nous resterons Français. Vous pourrez bien germaniser la plaine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais” Cette image, plus de soixante ans après, je la revois comme si elle datait d’hier.

Et voici décembre, c’est toujours la “drôle de guerre”, activités de patrouilles, coup de mains de “corps francs”. Par la presse nous apprenons que chaque régiment qui se trouve au contact direct de l’ennemi a mis sur pied un “corps franc” constitué de volontaires, de gars qui “en veulent”, chargé de pénétrer, de nuit, dans les lignes ennemies, y tendre des embuscades, y faire des prisonniers et les ramener, poser des mines, rapporter des renseignements. La réciproque est vraie car les Allemands ont aussi leurs “corps francs” et dans quelques familles arrivent les premières annonces de “Mort au Champ d’Honneur” d’un de leur proches. Un évènement cependant nous comble d’aise en cette fin d’année : le sabordage dans le Rio de Plata, du cuirassé de poche allemand “Graf von Spee” que les destroyers anglais Exeter et Achilles ont contraint à se réfugier en Uruguay à Montevideo.

L’hiver commence à se faire rude dans le nord et à l’est. La ligne Maginot initialement prévue pour interdire toute incursion allemande entre la Suisse et le Luxembourg, n’a pas été construite au-delà, vers la mer du nord. En effet on a, à l’époque, considéré, d’une part que le massif des Ardennes constituait un obstacle suffisant interdisant tout franchissement à un ennemi venant de l’est, d’autre part, la Belgique étant neutre, on supposait que l’Allemagne, contrairement à ce qui s’était produit en 1914, respecterait enfin sa neutralité. Tout de même, au vu de ce qui vient de se passer en Pologne, bien tardivement, le Haut-Commandement français se met à douter du fair-play allemand et décide (il est bien tard) de prolonger la ligne déjà existante, aussi, vaille que vaille, on va donc construire à la hâte quelques blockhaus sur les routes qui mènent de France au Luxembourg et en Belgique. Malheureusement ils ne seront pratiquement d’aucune utilité quand le besoin s’en fera sentir.

En 1939, demi d'ouverture à L'Etoile Sportive Montoise.

Année 1940 - Une année catastrophe.

La température, en cet hiver 39-40, descendra parfois jusqu’à moins 20 degrés dans l’est de la France. Le vin gèle dans les tonneaux (voilà sans doute la vraie raison de la déroute des armées françaises.) et je me souviens avoir vu dans les journaux de l’époque des photos sur lesquelles on voyait, à côté d’une cuisine roulante, des soldats débitant à la hache des blocs de vin prés d’un tonneau éclaté.

Au jour de l’an, quatre mois que la guerre est déclarée et, pratiquement, rien ne se passe. L’inaction commence à peser à nos soldats, ce n’est pas bon pour le moral. Le Commandement créé le “Théâtre aux Armées” ce qui permet à quelques artistes (démobilisés pour l’occasion) de venir se produire dans les régiments, mais assez loin des lignes de feu cependant. Pour soutenir le moral, tant celui des soldats que des civils, la radio nous sert des slogans comme “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts”, la méthode Coué a du bon, et nous invite à nous séparer de nos vieilleries en nous répétant : “avec votre vieille ferraille nous forgerons l’acier victorieux !” On a même fait des affiches que l’on voit placardées un peu partout, de même qu’une autre affiche qui, elle aussi fait flores : “taisez-vous, méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent. ”

Enfin on voit arriver, venant de la zone des armées, les premiers permissionnaires. Certes, on ne peut pas dire qu’ils ont mauvais moral, ils se demandent surtout quand et comment tout cela va finir. Quand ils sont en ligne, les patrouilles, les travaux d’aménagement du terrain, la pose de mines les occupent mais lorsqu’ils reviennent au repos à l’arrière, à part jouer au football (déjà) ou aux cartes, sculpter des cannes ou graver des quarts et gamelles en aluminium, il n’y a pas grand chose à faire. Cela va bien un moment mais on s’en lasse vite. Après quelques jours passés en famille ils repartent vers leurs régiments, pas toujours gonflés à bloc, il faut bien le reconnaître.

A Mont de Marsan la vie continue sans grand changement. On trouve toujours de tout dans les magasins, aucune restriction d’aucune sorte. La guerre ? C’est loin, très loin d’ici, pour le moment. On en parle à la radio, on la lit dans les journaux, on en voit quelques images édulcorées aux actualités quand on va au cinéma. Bref, pour beaucoup de personnes et pour l’instant ce n’est encore qu’un sujet de conversation. Pour ce qui me concerne, je me plais bien dans mon travail de secrétaire dactylo, je tape à longueur de journées des dossiers d’affaires correctionnelles et, parfois, des dossiers d’assises. Ces derniers, je dois le reconnaître, sont assez rares car, à l’époque, hormis quelques incendies volontaires ou tentatives d’empoisonnement, je n’ai pas souvenir d’avoir vu passer de dossiers concernant un quelconque crime. Mes loisirs consistent à aller de temps à autres, au cinéma où on projette à l’époque “Blanche neige et les 7 nains”, “Robin des Bois”, les premiers films en couleur qu’il m’est donné de voir. Je joue aussi au football dans une équipe de patronage ainsi qu’au rugby.

En avril, avec le renouveau, les choses se mettent enfin à bouger. Le 9 avril, Hitler lance ses troupes à la conquête du Danemark et de la Norvège pour assurer la continuité de son approvisionnement en minerai de fer suédois qui transite par le port norvégien de Narvik. Une opération conjointe Franco-Anglaise tentera, avec un succès certain mais limité, de s’y opposer, ce qui va permettre à Paul Raynaud, notre chef de Gouvernement, de claironner à la radio “nous venons de couper la route du fer à l’Allemagne” hélas, si cette affirmation péremptoire a permis de remonter un peu le moral des français, l’illusion n’allait pas tarder a être dissipée car le 10 mai, la nouvelle éclatait comme un coup de tonnerre. Hitler a attaqué la Hollande, la Belgique et le Luxembourg.

Paris "ville ouverte"

Je me souviens très bien de ce 10 mai. Le Printemps est vraiment là, un soleil éclatant dans un beau ciel bleu. Quel contraste avec le coup de tonnerre dont la radio, à longueur de journée, se fait l’écho. Les armées allemandes ont commencé à envahir la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, précédées par des bombardements aériens et des lâchers de parachutistes. Certes les mines sont graves mais ce n’est pas l’affolement. Les Français ont confiance en leur armée et en leurs alliés britanniques. Et puis, ne leur a t’on pas dit et répété que “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts”. Pourtant, la gravité va succéder à l’inquiétude. Les Panzers balaient tout sur leurs passages, appuyés au plus près par les “Stukas” (avions d’assaut qui attaquent en piqué). La Belgique, dont une fois de plus la neutralité vient d’être violée, a demandé l’aide de la France qui lui envoie des troupes.

Le 13 mai, après avoir traversé le Luxembourg et les Ardennes, les panzers de Guderian et de Rommel sont à Sedan, cela signifie que la ligne Maginot est débordée par l’ouest et que la route de Paris sera plus difficile a défendre. Et puis on entend à nouveau parler de réfugiés, Belges puis habitants des Ardennes et du nord. Comme tout le monde, je lis les journaux, j’écoute la radio, je me dis qu’il n’est pas possible que notre armée puisse être battue, je ne veux pas y croire. En 1914 il y a bien eu la bataille de la Marne qui a stoppé l’Allemand, pourquoi n’y aurait-il pas un nouveau miracle de la Marne ?

A Mont de Marsan rien n’a changé, il est vrai que, par rapport à la ligne de feu nous sommes à l’autre bout de la France, mais on sent les gens très préoccupés. Les jours passent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Les bulletins d’information de la radio sont tous précédés de ce passage de la Marseillaise : “Aux armes citoyens ! ” répété plusieurs fois sans les paroles et ces six notes : “sol, sol, sol, mi, do, ré ” finissent par résonner comme un glas dans mon cœur d’adolescent. Les voix des speakers sont graves qui nous font suivre la foudroyante progression en direction de la mer des blindés allemands qui, après avoir franchi la Meuse, foncent plein ouest et, par Amiens et Abbeville atteignent la Manche le 25 mai, 15 jours seulement après le début de leur offensive. Les Allemands appellent cela la Blitzkrieg (guerre éclair) et force est de reconnaître qu’elle mérite bien ce nom.

Hélas, dans l’affaire, le corps de bataille franco-anglais qui combat en Belgique, ne peut plus retraiter, et sera, heureusement, en grande partie sauvé grâce à l’opération Dynamo, montée par l’Amirauté Anglaise avec le concours de la RAF. Une multitude de bateaux anglais (petits et grands), des navires français aussi, du 25 mai au 2 juin, embarqueront quelques 350.000 hommes sur les plages de Dunkerque, Malo les Bains et Bray-Dunes, malgré les bombardements et mitraillages de la Luftwaffe et de l’armée allemande qui les encercle. Par contre, le matériel (chars, canons, camions et approvisionnements divers) rendu inutilisable restera sur place.

Nous sommes en juin. Après un court répit les Panzers repartent vers le sud. Les communiqués militaires nous parlent de repli de nos troupes sur “des positions préparées à l’avance” mais, de plus en plus, le pessimisme succède au doute. Quelques réfugiés réussissent à arriver jusque dans notre sud-ouest et ce qu’ils racontent avoir subi (désordre, pagaille invraisemblable sur les routes encombrées d’enfants, d’autos, de camions, le tout sous les attaques incessantes des Stukas qui, dans un hurlement d’apocalypse lâchent leurs bombes en piqué puis mitraillent en rase motte) n’est pas fait pour remonter le moral.

Tout va maintenant très vite. Il n’y aura pas de miracle de la Marne. Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux le 10 Juin. Le 14 juin, Paris est déclarée “ville ouverte” plus rien n’empêche les Allemands d’y pénétrer.

Nous sommes pétrifiés, assommés, sans voix, un sentiment d’impuissance mêlé de honte nous submerge. Comment une grande nation comme la France a t’elle pu être humiliée à ce point, en un mois ? Certes il y a bien quelques unités qui continuent, avec succès souvent, de s’opposer à l’avance Allemande, mais il s’agit de cas isolés, aucune manœuvre coordonnée ne peut plus être réalisée. On le sent bien au ton de la radio, c’est la débandade. Le 16 juin, le Maréchal Pétain, devenu chef du gouvernement à la suite de la démission de Paul Raynaud, s’exprime à la radio dans ces termes : “Il faut cesser le combat”. Je l’écoute avec les enfants Schoettel, nous avons tous les larmes aux yeux et Jacques me dit : “Qu’allons nous devenir, nous, Alsaciens ? ” très rapidement, l’Armistice est signée le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la lutte. Les Allemands sont aux portes de Bordeaux. Le 25 ils sont à Mont de Marsan et à la frontière franco-espagnole.

Les premiers Allemands que je vois sont des motocyclistes montant deux side-cars, casqués et bottés, vêtus d’un imperméable gris vert très ample. Ils sont très jeunes (à peine plus de vingt ans je présume.) Les passagers des side-cars ont à leur disposition une mitrailleuse, les pilotes sont armés d’un pistolet mitrailleur porté en bandoulière. Sur leurs casques ils portent les deux éclairs qui deviendront tristement célèbres, des SS et sont des éléments de reconnaissance avancée d’une division d’infanterie.

Dès le lendemain, un important détachement de cette division s’installe à la caserne Bosquet et, dans les rues, on les voit défiler impeccablement (il faut bien le reconnaître) en chantant. Ils ont reçu l’ordre de leur commandement de se monter particulièrement “korrect” avec la population et en effet, je n’ai pas le souvenir d’un quelconque incident à l’époque.

Comme les magasins sont encore bien approvisionnés, ils achètent à tour de bras mais ils payent (beaucoup ont déjà de l’argent Français). Les bijouteries, les magasins de lingerie féminine, les pâtisseries, les commerces de vins et liqueurs, sont pris d’assaut.

L’Armistice est donc signée et les hostilités ont, en principe, cessé. Toutefois, les derniers occupants de la ligne Maginot (qui, finalement, n’aura servi à rien) pris à revers, ne se rendront que le 30 juin. J’entends dire qu’un général français, parti à Londres, a, le 18 juin, lancé un appel à la résistance. Personnellement je n’ai pas entendu cet appel car les Allemands, depuis longtemps déjà, brouillent la BBC. Bien plus tard, j’apprendrai que ce général se nomme de Gaulle.

Plus de 1.500.000 soldats français sont prisonniers.

L'occupation

Très rapidement, l’armée allemande prend l’entière possession de la ville de Mont de Marsan, ville importante à leurs yeux car située exactement sur la ligne de démarcation (Demarkation Linie) qui, partant de la frontière suisse à hauteur du lac de Genève, passant par Chalon sur Saône, Moulins, Bourges, Vierzon, le sud de Tours, Poitiers, Angoulême, Langon, Mont de Marsan et Orthez, atteint à Saint Jean Pied de Port la frontière espagnole, partageant ainsi la France en deux zones qui prennent les noms de Zone Libre et Zone Occupée.

La Zone Libre sera dirigée, depuis Vichy, par l’état français à la tête duquel le Maréchal Pétain essaiera (du moins pendant un certain temps) de conserver un semblant d’autonomie et de liberté, bien que soumis à de très dures conditions d’Armistice. La Zone Occupée, par contre, est toute entière soumise à l’autorité allemande qui ne va pas tarder à se mettre en place et à faire sentir toute sa puissance.

Tout d’abord, l’Alsace et la Lorraine, comme en 1870, sont annexées par l’Allemagne et cessent donc d’être françaises. Le choc, chez nos amis Schoettel est profond. Toute la famille pleure à chaudes larmes lorsqu’ils apprennent que, très rapidement, comme tous les autres Alsaciens-Lorrains évacués en 1939, il va leur falloir bientôt, le temps que les dégâts causés par la guerre soient réparés et que les moyens de transport soient mis en place, regagner Mulhouse, qui ne sera plus Mulhouse, mais Mulhausen. Pour Marcelle, Jacques, Pierrot et leurs parents, c’est un déchirement et, pour moi, un véritable crève-cœur. Nous avons tant de choses en commun, nous sommes tellement attachés les uns aux autres.

Le mois de juin n’est pas terminé que les Allemands ont déjà mis en place leur Feldkommandantur qui remplacera l’autorité Française sur la ville, installé sur les routes partant de Mont de Marsan vers la Zone Libre, des barrières gardées militairement interdisant tout passage aux personnes non munies d’un “Ausweiss” (Laissez Passer). J’habite au bord de la route qui, à la sortie de Mont de Marsan, mène en Zone Libre, à Villeneuve de Marsan, à 15 Kms de chez moi. La barrière allemande se trouve à environ 300 mètres de ma maison, juste au passage à niveau de la voie ferrée Mont de Marsan – Roquefort dont j’ai parlé précédemment, et c’est cette voie ferrée, désormais interdite à tout trafic ferroviaire, qui matérialise à cet endroit la ligne de démarcation. Cette voie ferrée, je le rappelle, est en remblai et présente donc, par endroits des passages souterrains busés pour permettre l’évacuation des eaux de pluie. Ces passages s’avèreront bien utiles comme on le verra par la suite.

La présence militaire se renforce. Les Allemands réquisitionnent les plus beaux hôtels, les plus belles demeures. Ils savent où ils vont, ils sont bien renseignés, et de longue date. A ce sujet, voici une anecdote : durant l’été 1938, dans le parc de la Pépinière à Mont de Marsan avait eu lieu une foire exposition organisée par la ville et principalement les commerçants. La librairie Richy (la plus grande de la ville et où on trouvait tout ce qui concernait, à l’époque, la presse, la radio, la musique) avait son stand, certainement un des plus courus de la foire et qui avait un immense succès auprès de la jeunesse montoise. C’était la grande vogue de Charles Trenet et de ses chansons, notamment “je chante”, “y’a d’la joie”, “boum ”, “mam’zelle Clio” et bien d’autres encore. Au stand Richy se produisait un mime, sosie parfait de Trenet, grand, mince, blond, frisé, mêmes yeux bleus, dents étincelantes, même drôle de petit chapeau rond aux bords relevés posé en arrière du crane, même sourire éclatant, et qui mimait à la perfection le chanteur. Certes, il ne chantait pas, c’était un disque qui tournait (le play-back existait déjà) mais l’illusion était parfaite. Chaque jour j’allais l’écouter et je n’étais pas le seul. Nous étions très nombreux à admirer son numéro. Grande a été la surprise des Montois quand, avec les premiers éléments de l’armée Allemande ils ont reconnu, sous l’uniforme d’un Oberleutnant, le mime du stand Richy ! Sans doute avait-il été envoyé en 1938 en reconnaissance en France, au cas où.

Le couvre-feu est instauré, plus aucun civil n'est autorisé à circuler après 21 heures, sauf de très rares exceptions. Les contrevenants, arrêtés par les nombreuses patrouilles, sont amenés, soit à la Kommandantur pour y cirer les bottes des soldats, soit à la caserne pour y peler les pommes de terre dans les cuisines de l'armée. Ils ne seront libérés qu'à 6 heures le lendemain matin.

Les armes détenues par les civils doivent être remises à la Kommandantur mais certains, malgré les terribles sanctions promises aux contrevenants, prendront le risque d'enterrer leurs fusils, dûment graissés, dans des coins connus d'eux seuls. Toutes ces mesures font l'objet d'affiches jaunes, imprimées en noir, placardées un peu partout.

Les vivres se raréfient dans le courant des mois de juillet et août, sucre, beurre, nouilles, viande, café, chocolat, pommes de terre sont devenus difficiles à trouver et on parle de plus en plus de la mise en place prochaine de cartes de rationnement. Oranges et bananes ont totalement disparu, tous les ports de la façade Atlantique, Manche et Mer du nord étant fermés au trafic commercial. L'essence aussi se fait très rare, réservée (avec parcimonie) aux services d'urgence   médecins et pompiers notamment, les autres (rares) propriétaires de voitures doivent les laisser au garage, ou alors les transformer en véritables monstres par l'adjonction de cylindres verticaux imposants, installés à l'avant du véhicule, leur permettant d'utiliser comme carburant les gaz issus de la combustion en vase clos du charbon de bois. C'est le fameux principe du ''Gazogène'' que les transporteurs et taxis seront bien obligés d'utiliser s'il veulent subsister.

Dans mon travail, peu de changement; la Kommandantur exige néanmoins que les prisonniers civils incarcérés pour “actes anti francais” soient, libérés. ils ne sont d'ailleurs pas, fort heureusement, très nombreux

Chaque jour, sous les fenêtres du Tribunal, je vois, j'entends passer les “abteilungen” sections, compagnies SS qui, tête nue, en survêtement uniforme et en chantant à plusieurs voix, sans la moindre cacophonie, vont faire du sport, au stade de l'Argenté tout proche. Il faut reconnaître que leur discipline, leur allure martiale en imposent et on en vient même à comprendre pourquoi nous avons été battus. Chez ces soldats, ce n'est pas de l’à-peu-près mais de l'extrême rigueur. Chose nouvelle pour nous Français, on voit arriver très vite dans les états-majors et unités de transmissions allemandes les premières auxiliaires féminines, femmes soldats, que nous avons tôt fait, de baptiser “les souris grises” à cause de leur uniforme gris et non “feldgrau” comme celui des hommes.

Courant août les Schoettel sont avisés d'avoir à se tenir prêts à retourner chez eux au début du mois prochain, un convoi de rapatriés devant se former en gare de Mont de Marsan. A contrecœur, ils font leurs bagages. Ils veulent encore croire qu'un miracle les empêchera de partir. Jacques va avoir 13 ans, il n'envisage pas un seul instant que la guerre, qui continue avec l’Angleterre, puisse durer assez pour qu'il soit contraint d'y participer, puisque considéré à présent comme sujet allemand.

Début juillet nous apprenons la tragédie de Mers el Kebir en Algérie près d'Oran. L'escadre française de l'Atlantique normalement basée à Brest et Lorient a échappé aux Allemands avant l'Armistice et s'est réfugiée dans ce port. En principe, selon les conventions d'Armistice, l'Allemagne n'exige pas que cette flotte lui soit remise. Le Premier Ministre anglais, Winston Churchill, n'a aucun confiance dans la parole des Allemands (on le comprend sans peine) et il a donné l'ordre à la flotte anglaise, aux ordres de l'amiral Somerville, de faire en sorte que cette escadre (qui compte entre autres 2 cuirassés déjà anciens, le Bretagne et le Provence et 2 croiseurs plus récents, le Strasbourg et le Dunkerque) rallie la flotte Anglaise et, sinon, de la détruire. L'amiral français Gensoul, obéissant aux ordres de Vichy a refusé de céder à l'ultimatum anglais et ses navires ont été soit détruits, soit très sérieusement endommagés. Des centaines de marins français sont morts pour rien. Nul doute que beaucoup parmi eux en mourant, auront maudit leurs chefs. Je ne me doute pas, en lisant cette nouvelle, que, un peu plus de 2 ans plus tard je me trouverai moi aussi dans la même situation que ces marins, en Afrique du nord, lors du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942. J'y reviendrai plus tard.

Evidemment la presse et la radio, entièrement aux ordres des Allemands, racontent avec force détails la tragédie et inutile de dire que dans l'affaire, les Allemands se donnent le beau rôle, insistant sur la perfidie anglaise, oubliant leur propre ignominie. Mais à vrai dire cette propagande ne trompe personne et le sentiment général est que la flotte française aurait dû rallier l'Angleterre au lieu de se laisser bêtement détruire. A de rares exceptions près personne n'en veut aux anglais, au contraire on les comprend car ils supportent seul le poids de la guerre et l'on sait bien que, malgré l'Armistice, l’ennemi est et reste l'Allemagne. La bataille d'Angleterre fait toujours rage et ce ne sont pas les rodomontades de Goering, chef de la Luftwaffe, qui empêchent les Français de penser, avec juste raison, que la RAF fait bien mieux que simplement “tenir le coup”.

On voit apparaître une première affiche rouge imprimée en noir. La première d'une longue série hélas, elle annonce que, à la suite d’un attentat commis à Paris contre un officier allemand, un certain nombre d'otages ont été fusillés.

Début septembre le jour du départ est arrivé pour les Schoettel. A pied, n'ayant avec eux que quelques valises (20 kg de bagages par personne) ils se rendent, à la gare où je les accompagne. Nous sommes tristes, très tristes. Nous sentons qu'une page de notre vie se tourne. Je me souviens d'avoir dit à Jacques ce jour là “L'Alsace redeviendra française, Jackie et j'aimerais être de ceux qui la libéreront.” Simple espoir de ma part ? Ou prémonition peut-être ?

Le train est là, formé, pas de wagons à bestiaux mais toute une rame de vieux wagons de 3ème classe, à bancs de bois et une porte par compartiment, sans couloir central ou latéral. Ils datent au moins de l'avant dernière guerre. Sur le quai, une multitude d'Alsaciens accompagnés aussi de nombreux amis, qui se rassemblent sous les pancartes des deux destinations affichées : Mulhausen et Kolmar, (l'annexion est déjà passée dans les faits) Il y a bien là au moins 400 personnes que des soldats allemands, le verbe haut et l'air sévère, font mettre en rangée à grands coupes de “schnell” (vite). Les choses ne traînent pas. Tout à fait la rigueur allemande.

Le ciel est gris, à l'image de nos cœurs. Dernières embrassades, derniers déchirements, derniers “au revoir”, derniers baisers envoyés de la main alors qu'ils montent dans le compartiment qui leur est attribué. Un long coup de sifflet qui brise le cœur, le convoi s’ébranle doucement. Ceux qui, comme moi, ont accompagné quelqu'un, baissent la tête, les yeux pleins de larmes Ils sont partis! Quel va être leur destin? Je viens de perdre mes grands, mes meilleurs amis. Il ne me reste plus qu'à attendre la lettre que Jackie doit m'envoyer lorsqu'il sera arrivé et me donner sa nouvelle adresse. Je quitte lentement la gare comme on quitte un cimetière.

L'été s'achève lentement. J'ai 17 ans et à cet âge là l'appétit de vivre est toujours le plus fort. Mon travail prend à nouveau toute mon attention et mes loisirs consistent essentiellement à aller de temps à autres au cinéma, voir quelques-uns des films français ou américains autorisés par la censure allemande.


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