Excerpt for Les naissances écarlates / Entre midi et l'abandon by Chantal Peugny, available in its entirety at Smashwords




Chantal Peugny










Les naissances écarlates


Entre midi et l'abandon

















Éditions Dédicaces






Les naissances écarlates

Entre midi et l'abandon



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Chantal Peugny











Les naissances écarlates


Entre midi et l'abandon





















Les Naissances Ecarlates












Le temps fouillait le sexe des bêtes, seuls individus nerveux encore sous un ciel illisible,

les pigeons au bec de pierre surveillaient l’entrée des gorges où passaient les ombres des

tyrans et des monstres,

où de vieux airs guerriers sifflaient,

où des armes redoutables rugissaient

et les oiseaux, accablés par la disgrâce soudaine de leur chant se rassuraient en cajolant, en jasant au fond des casemates, bubons agressifs posés sur des terres asservies.


Le jour perdait sa force. Bientôt le soleil quitterait les lieux. Déjà il s’inclinait sur les dunes éventrées et soufflées par des bouches étranges.

Puis il bascula, s’abîma dans la mer avant de perdre définitivement son aplomb tandis que les femmes perdaient leurs eaux.


Dès lors les enfants naquirent, qu’une goutte de sang, chue du sexe solaire avait lavés

avant de disparaître. Ainsi, le corps des nouveaux venus fut baptisé sur l’autel éclatant du déclin.


Nul ne fut capable d’interpréter cette offrande. Cette perte ?

Nul peut-être n’y a songé

où nul, peut-être encore, ne s’en est aperçu.


Ces naissances furent écarlates et le ventre des mères des soleils qui saignent.


De ces naissances du couchant

de ces effervescences de cendres

de ces lentes combustions charnelles

de ces taches sombres ou lumineuses – c’est selon – qui éclaboussaient les corps, elles

advinrent par le goulet bouillonnant qui les propulsa vers ce port universel. La vie.





Toute naissance est flamboiement et mort. Comment l’accueillir ?

Mutisme, ignorance, indécision alors régnaient.


Cependant, l’attente est là. L’attente des autres, tel un long cortège de veuves où défilent les peines et les colères, les peurs les remords et les regrets. Les projections aussi.

Et, dans les remugles des placentas qui avaient rejoint la terre, on décelait des espérances froides, des passions avortées renaissantes.



La fatigue et la colère avaient labouré le corps des femmes toujours à l’écoute des murmures du Monde.





Inquiet, il ne se reposait pas. Il ne se reposait pas parce que rongé d’angoisse, miné de soupçon

et parce que tout était brouillé dans la matrice encore enflammée.


Mais il faudra croître,

il faudra vivre,

il faudra se battre

parce qu’ils sont là, sortis du brasier, accueillis déjà par d’autres agitations.


Et parce qu’ils n’ont rien demandé.



Le ventre des mères est un soleil qui saigne.


Et les mères vivaient des temps de grande colère

parce que dans le ventre des loups, de sombres auspices ricanaient,

parce que dans le ventre de la continuité bienheureuse, il y avait des rêves de blancheur, de propreté et de conduite policée dont le regard lisse masquait la volonté des évitements, offrant ainsi la possibilité des réussites.

Mais,

les mères savent bien que les ventres ne sont jamais blancs, jamais propres, jamais purs, tout simplement parce qu’ils sont des ventres, des cratères où grondent les défécations de l’âme.


Et les femmes,

toutes les femmes vivaient des temps de grande colère.


De grande désespérance aussi.


Certes, ce n’était pas nouveau.

Ah ! Les femmes. Toujours en attente. En attente de tout, en attente de rien. Mais en attente.

En attente de nouveau.

Du nouveau ! Ah !Ah ! Du nouveau. Oui. Eternellement ! Et le plus grand besoin.

L’élément vital.





Du nouveau à offrir aux nouveaux.


Parce qu’elles ne croyaient pas aux héritages, aux petites transmissions, celles qui se

préparent dans le labeur et l’économie, dans l’assemblage des égoïsmes, en dehors des

communions ardentes. Ces communions où la beauté rejoint la certitude du rêve, quand le don est pur de toute spéculation.

Et le don s’épuisait. Ruiné, il gisait au fond des cœurs lapidés, érodés, meurtris tandis que les cerveaux, avachis par l’or des mirages couinaient sous la dent acérée de l’usure.


Mais les femmes, elles, savaient que toutes ces avances d’hoirie grattaient la peau des orgueils où suintait la mesquinerie, maladie de passage, prurit de l’intelligence.





Ainsi, elles vivaient des temps de grande colère,

parce que la vie, qui traversait des temps étranges, ne se reconnaissait pas.

Elle ne se reconnaissait pas

ni dans ses arbres,

ni dans sa terre,

ni dans ses hommes.


Elle ne se reconnaît pas dans sa terre, nourrice tutélaire qui allaite tous ses enfants venus du sang de ses veines

vieille servante rabrouée, martyrisée et néanmoins soumise qui pleure sous les trépidations, les inconséquences et les convulsions imposées à son grand corps

mais dont les bras, reliés au delta ombragé des femmes creusent le désir qui monte crescendo, bousculant gestes et mots recouverts de pruine où des créations oubliées attendent…


Alors, ensemble elles décident de s’en remettre aux grandes ordalies qui président les

relevailles que le vent, fils spirituel de l’Univers allège en soufflant à pleine bouche sous les jupes où les vieilles berceuses s’essoufflent.


Désormais la Mémoire peut œuvrer et la croûte terrestre gonfler sa vieille poitrine, fondrière d’où s’échappent les ruisseaux qui arrosent les tétons crevassés du savoir, elles avanceront vers des horizons douteux encore. Qu’importe !


Et soudain le ciel peut voir passer dans la clarté de leur regard les cauchemars qui ont précédé les décisions.


Du nouveau, oui. Eternellement,

du nouveau. Dans la grandeur et l’essentiel.





Elles prennent l’azur à témoin, il peut bien s’assombrir et se fracasser, elles seront folles,

folles jusqu’à la folie de croire en leur raison, en leur détermination.

D’une folie écarlate des jours de grande victoire, de cette folie qui recouvrira de pourpre le rire éclatant de la vie,

de cette folie lumineuse qui fait surgir des tombeaux les soies lustrales des muses dont elles se recouvriront au cours de leur longue procession.


Et la terre portera leurs pas jusqu’aux anciens royaumes.

Folles, folles. Mais elles ne seront pas folles.

Elles sont folles, rouges de folie. Ecarlates de désir et de volonté.

De volonté rouge comme la langue du volcan léchant la pierre, courant vers la mer, ramassant les rochers, les roulant, les traînant vers d’autres territoires. Les nouveaux. Ceux à découvrir, à modeler. A embellir. A en faire œuvre d’Art.

Elles sont folles, folles et arrogantes ? Non, jamais.






Elles sont des eaux bouillantes et bouillonnantes. Des torrents couronnés d’écume. Des naïades solaires,

de pauvres petites cailles fragiles qui se préservent, essaient de se protéger pour trouver

d’autres richesses, celles qu’elles connaissent déjà et veulent faire connaître. Celles qui sont au dessus des chimères et des misères de leur condition qu’elles ont décidé d’abandonner parce qu’il faut faire la peau à tous ces vieux corps là.


Ô homme, Ô femme, Ô enfant,

parce que nous sommes tous des enfants.


Ô vous tous, suspendus aux jardins des rêves maudits, que vos dieux sont petits !

petits et falots au ciel de notre volonté !

petits et falots aux jambes maigres, au nez pourri par les odeurs de brume et de mensonge,

par l’haleine avinée et fétide d’un espace corrompu.

Et les dahlias jaunes, les beaux dahlias aux couleurs de soleil, enracinés dans les mollets

rustiques de notre force étoufferont les chèvrefeuilles pourpres des sociétés engrossées par l’impuissance et la mollesse.

Et la lésinerie


Oui, le moment est venu de rendre grâce à l’âme cachée sous le drap bienveillant des jupes, quand les femmes, au moment des relevailles redécouvrent ces taches de soleil qui ne sont que les étoiles rouges du couchant. Du merveilleux couchant, du couchant généreux, heure où elles repensent la vie pour la faire mieux demain.


Au pied des grand chantiers de l’humanité.


Le moment est aux ablutions,





Décidées elles se lavent aux eaux du dégoût dont aucune fleur n’a encore égalé le parfum


Le ciel alors est beau, enflammé de bouches rugueuses qui caressent le dos des bontés

doucereuses que toute âme avisée pourrait craindre.

Et les nuages, encore alités dans leurs draps de sang pansent les plaies du monde et secouent à grande brassée le linge souillé des fortes fièvres,

et les flèches rouges des regards, incomparables en leur menace partent à l’assaut de ces

miroirs flamboyants derrière lesquels se cachent les temps enflés de la petitesse,

et le crépuscule, inhumain dans sa splendeur utérine accompagne, sous des pudeurs encore rougies, l’esprit des siècles d’errance.


Au loin,

des grues grimaçantes de fatigue enferment dans leurs longs bras rouillés les terres de leur enfance, entrevues par la croisée des fatalités et des colères,


mais la lucidité ôte le masque des vieilles tendresses sous lequel d’odieux démons tirent la langue

puis,

confites d’inquiétude et de désarroi, étouffées sous le râle des renoncements, elles crèvent le ventre flasque et opulent des angoisses nauséeuses.





Elles ont compris. TOUT. Et le temps n’est plus à la peur, seulement à celui de l’audace.

D’oser la vie

de séduire le soleil.



Bien sûr, il y a longtemps qu’elles veulent davantage. Elles veulent plus que le soleil chaque jour.


Elles veulent avoir le soleil dans la paume des mains. Le toucher. Et le retenir. Surtout le retenir.

Il ne pourra les ignorer et s’il ne brille pas que pour elles, elles seront de ses rayons.


Mais ce soleil là ne brûlera pas. La chose est entendue. Et s’il brûle, ce sera pour une transformation prodigieuse.


Heureuses, elles décident de tout se pardonner et se promettent, sans promettre au Monde, ce qu’elles ne connaissent pas encore.

Amener vers d’autres routes pour aborder d’autres lendemains.


Grand secret. Elles se pardonnent et se promettent. Et dans les vrilles où jadis les oiseaux chantaient, elles déposent le sceau de leur parole.


Les femmes et la terre, ensemble, décident d’offrir à la vie sa reconnaissance,

peut-être alors sauront elles ce qu’ils sont devenus

et ce qu’ils veulent devenir. Devenir vraiment.


Puis elles partent pour d’anciens royaumes.


Et sous leur châle de laine, qu’elles relèvent avec des grâces pudiques, les odeurs tièdes des urines enfantines remuent le visage du destin.





Etrangères les femmes ?


Le ventre des mères est un soleil qui saigne

du sang imparfait coulant encore sous les dunes du désert dont les grands yeux de raphia tissent des rideaux derrière lesquels les Dieux ôtent leur vêture,

tous les Dieux, les Dieux de toujours,

leur vêture cousue par les doigts du cerveau de l’homme et que les enfants s’arrachent en riant

pour recouvrir leur audace,

pour balayer les peurs.


Ô homme, Ô femme, Ô enfant. Parce que nous sommes tous des enfants et que la peur n’évite pas le danger. Le merveilleux danger. Celui de devenir des hommes. Tout simplement.


Mais les Dieux qui ont la vie dure, les Dieux jaloux et tenaces se cachent dans le cratère où sourd l’intelligence du monde.






Où là tapis, repus et affamés ils tissent des chaînes où viennent parfois s’accrocher les lassitudes humaines.


Les femmes partent vers les anciens royaumes

pour savoir

pour se souvenir

pour comprendre et redevenir

ces filles au pubis d’aurore

ces filles qui déposent aux pieds des sorciers leurs souhaits de vierge heureuse et paisible.


Offrir au monde une seule humanité

une humanité dont la noirceur serait balayée par les vents.


Bien sûr, les rois sont là

des rois qui restent des rois et se cachent dans les grandes calebasses fumeuses pour

surprendre les femmes, pour transiger avec l’esprit des femmes

dont le ventre gros de civilisation avale l’éclipse de leur intelligence en regardant passer la lune

et les princes, fils des rois

perchés sur les hautes stalles du savoir

sourient aux courtisans dont le soutien délétère s’accroche aux barreaux de ces songes,

habitants prétentieux de leur esprit.


Soudain, c’est le grand désert aux flancs fertilisés par la lumière qu’apportent les oiseaux rouges

et, quand dans leur dos où coulent les chants surgis des forêts,

ils voient passer les grandes œuvres du soir,

corallines et vermeils dressent des autels où les goélands déposent les lois de l’avenir retenues dans les conques du passé.





Elles se pardonnent et se promettent

Et se souviennent.


Que dans les plis des chairs neuves,

les meurtrissures violettes se bousculent en criant,

en recrachant les rumeurs utérines qui flottent pour rejoindre les horizons encore chauves de demain.

Souriantes,

elles déversent tous ces anciens effluves dans le lit des songes suspendus au souffle pesant

d’avant

d’avant une langue nouvelle oubliée depuis longtemps,

tellement longtemps…


Et sous leur peau des ronces carnivores déploient leurs épines

qui grondent roulent et s’enroulent

à des savoirs millénaires laissés par des hommes

dans leur chute.








La vie traversait des temps étranges,

et les enfants qui ignoraient être des enfants parce qu’on ne les appelait pas ainsi, parce qu’ils n’avaient pas appris, passaient leur temps dans les rochers, sur les pierres, sur les terres brûlées et asséchées,

pour débusquer les indices, les signes, les marques et les empreintes.

De ces riens qui ressemblent à des choses inconnues, des choses sans nom.

Pour débusquer les nuages nombreux bas et lourds dont l’invasion gênait la perception de ce qui pouvait être beau. Etre beau. Peut être.

Cette beauté qu’ils cherchaient encore, sans le savoir, sans la connaître.

Une chose sans nom.

Un rien sans nom.

Et ils cherchaient avec des fusils, avec des pierres, avec des couteaux, avec du feu.

Avec leurs mains aussi.

Ils cherchaient une tentation et ils provoquaient une tentation.


La tentation de la vie. Avec leur savoir, leur savoir d’enfant communiqué depuis des soleils.


Ils savaient que tous ces nuages,

qu’à l’intérieur même de ces nuages il y avait des rêves qui pouvaient vivre,

qui certainement survivaient,

des frémissements de rêves.

Et, pour ne pas se laisser distraire par ces nuages,

pour ne pas chavirer sous leur nombre, ils portaient des heaumes,

des heaumes barbares qu’ils appelaient leur cache-misère, tandis que leurs mains, encore graciles et roses aux flancs de l’espoir, s’accrochaient à de vieilles écorces poudreuses dont les chênes s’étaient médusés.







Ainsi ils vont. Tels des rats.

Mais où vont ces rats étranges

perchés sur des savoirs déconstruits,

enfoncés dans leur fragilité de bois ?


Où vont ces rats ?

Ils vont,

comme des ivrognes assoiffés en demande du dernier verre,

ils marchent sur le bout des pieds, pas à pas,

les rats,

le regard empoisonné et les dents à l’affût d’autres appétits

qui inciseront le monde.


Ils trépignent

dans les ornières du devenir

les pieds englués dans ces étoiles de mer qui ont oublié le chant des profondeurs

tandis que les bras,

les bras asséchés des vieux océans

tombent

au pied des hauts fourneaux dont les gueulards

enfiévrés d’énergies, de rages, de forces ensevelies recrachent

les seules sueurs du souvenir.


Tout se tait,

tout est calme

et ils chantent.






Rats affolés et nerveux pris au piège d’un monde malade

et leur chant,

se plie et se déplie sous les flammes écarlates d’un feu foisonnant et fertile

qui s’étale

en danse folle et douloureuse

dont les crépitements se plaignent

tandis que les longues plaines dévastées de leur jeunesse

enlacent les possibilités d’une lueur ravie.


Ils marchent,

précautionneusement

forcément déterminés avec l’œil triste et sauvage des rats.

ils marchent jusqu’à la fin du jour

au moment où les oiseaux du soir se chicanent sur les carcasses de vieux navires

laissés là par une mer fuyante,

et sous les regards des grands bœufs distraits et inutiles

dont les forces vacantes ruminent de hautes herbes qui se souviennent

de jupes fraîches et de maillots soyeux,

le tango de leur longue déambulation retient dans un souffle pressé

les ombres brunes des hésitations

alors que leurs mains,

avides et nerveuses attrapent à la volée un monde enclos

où les questions sonnent au bourdon d’un temps étrange dont la peau

grainée et gangrenée

écorche la puissance rassurante des réponses.


Ils vont et ils crient,

et leurs cris s’engouffrent dans d’immenses urnes pour rejoindre des ritournelles calcinées de vieux savoirs que les vents rejettent en des lieux oubliés.


Ils vont et ils crient.





Nos mères, nos mères

nos racines sont rouges comme le cul de vos vieilles casseroles de cuivre,

et nos fronts

lavés au sang des indigotiers portent la traces des outrages dont les vent vous ont accablées,

nos cheveux, effilés comme lame de rasoir ne dansent plus sur nos têtes.


Nos mères, nos mères,

nous vivons des temps de grande détresse.

Nos mères, nos mères

que dites-nous ? Savez-vous nous répondre ?

Nos mères, nos mères,

que pensez-vous ?
Dites-nous ce que vous savez et qui vaut réponse.




Ils vont,

et l’estomac noué au creux des reins retient dans son muscle les bruits d’une vie trop maigre dont le sang enragé fouette le corps prêt à se rompre.

Ils vont et cherchent le chemin qui amène au souffle

et leurs longs doigts griffent l’écorce sous laquelle chuchote la vie.


Ils vont,

comme des rats en courant sur les pentes ravinées de leur enfance agacée,

ils vont et courent sur des terres fortifiées d’incertitudes,

le visage rongé,

la bile au bord des lèvres.






Nos mères, nos mères

nos ventres avides,

envahis de mousse

repoussent à chacun de nos pas la faim qui dévore nos chairs.


Nos mères, nos mères

nos ventres éclatent et ne trouvent pas la place pour se répandre.


Ainsi ils s’abandonnent au creux de la nuit

et rejoignent les ghettos.

Là où la lune se dérobe,

dans les voiles livides d’un espace sans nom.

Et leurs mains,

dans les ruisseaux où l’eau ne coule plus

saccagent des jardins où pourrissent ces fruits

qui les narguent en tombant

tandis que les chauves-souris, à leur silence accrochées

retiennent dans leurs mamelles desséchées

des relents d’innocence.



Rêver !Ah !Ah ! Rêver

Nous avons mal

nos mères, nos mères.

Rêver, que cela veut-il dire

dans les ghettos où les vampires, chassés par le soleil

se réunissent ?

Quand, dans les marigots de l’âme des sourires flottent

et régalent les moustiques qui les pompent

en virevoltant ?





Et soudain, des mots entendus à la sauvette prennent des résonances d’éternité.


Ils vont, épouvantails déséquilibrés aux plus hautes chaînes de leurs forces, de leur courage,

en procession jusqu’aux frontières du jour, dans l’espace que leur a laissé des hommes.


Et, aux premières lueurs de l’aube, le sommeil indocile et vert dépose sur leurs paupières violettes et lasses, la cruauté de l’abandon,

mais si l’aube est effrayante dans le grand ventre blanc du ciel occupé encore par l’ellipse lunaire qui veille,

elle travaille et cherche dans les recoins de l’enfance, les dons et les talents meurtris des ancêtres, en dégageant des ombres qui tremblent,

son œil décline le regard du monde et les soupirs douloureux de la terre habille leur corps de signes au verbe encore ignoré.


Ils ont faim. Affamés d’eux-mêmes dans un monde étranger à leur grâce bannie.


Nos mères, nos mères

nous sommes fragiles comme envol de pigeons aux derniers frimas

à l’heure où la lande affronte le souffle d’un printemps cruel et vicieux déjà

et notre regard clair aux yeux du ciel rencontre des reflets qui altèrent

vos visages.

Nos mères, nos mères

la terre, toute la terre

dérangée dans l’ordre de sa beauté saigne de nous refuser

ses récoltes et ses arbres.






Nos mères, nos mères

nous voulons vivre et rêver à des rêves instruits par la compréhension des âmes.



Ils vont aux abords des gloires hautement conquises et se pendent aux chênes tels des glands offerts aux mains de la Fortune

de la bonne Fortune généreuse et reconnaissante

dont les bras chassent le désarroi.


On pourrait imaginer

des sourires pleins de tendresse se poser sur la bouche des fées.


L’heure est au repos et l’haleine fraîche des menthes disparues répand des souvenirs qui remuent la terre tandis que l’exigence de leur jeunesse foule aux pieds les blessures un moment oubliées.


Dans leurs yeux il y a des explosions.

Des explosions d’impatience impatientes de répandre l’étincelle sur de nouvelles trouvailles, de nouvelles recherches,

parce qu’ils cherchent.

Ils cherchent les incertitudes enfantines de ces êtres dont ils sont issus, de ces ventres jadis épanouis dont ils sont sortis.

Ils cherchent leurs paroles. Leurs morceaux de vie,

et eux qui sont venus au Monde veulent être du Monde.


Dans le ciel, les polypes et les abcès des générations se rassemblent en escadrilles pour fondre sur la mémoire, la remuer, en raviver les forces, en balayer les hésitations,

pour éventrer les nuages, les rochers et les pierres qui délivreront le syllabaire avec lequel ils auront leur premier balbutiement, qui leur fournira les premières armes afin d’accompagner la découverte et franchir les marches de l’invention.




Parce que les enfants n’ont pas peur. Parce qu’ils sont prêts, sous leur heaume barbare, sous leur heaume de paille, sous leur cache- misère

leurs yeux imaginent des renaissances brûlantes enchaînées à des mondes indécents parce qu’audacieux, généreux et courageux.

Ils sont là, admirateurs des ambitions grosses du jour qui reflète l’œil des puissances nécessaires,

des forces bien senties et reposantes.


Peut-être est-ce cela la vie.


Apportons à la vie qui traverse des temps étranges, la reconnaissance de son visage.


Ainsi ils disent.






Ô homme, ô femme, ô enfant

parce que nous sommes tous des enfants qui savons bien que tout est à faire avec le défaire et le refaire, à faire mieux, peut-être parce que rien n’est terminé, jamais,

et qu’il est temps de faire signe à ces nuages qui cachent les visages, les corps et les vies de l’avenir,

qu’il est temps de crever leur goitre, ces sacs de larmes qui tremblent au sourire des aurores.


Ô homme, ô femme, ô enfant

parce que nous sommes tous des enfants,

que nous ne sommes pas des hippocampes dressés comme des chevaux en attente d’un cavalier qui ne vient pas,

parce que nous ne sommes pas seuls au camp des aurores meurtries.



Et les aurores, en abomination lustraient les sentiments filiaux qui s’affûtaient comme des couteaux dont la lame pointait sa brillance et sa cruauté vers des pourrissements installés depuis le temps des grandes convoitises.



Les femmes marchaient à l’unisson des discours, des leçons et des devoirs,

dans ventre gros de civilisations naissaient les embryons d’autres aventures, et le courroux au fond de la gorge renvoyait d’antiques rancunes sur la couverture rouge de la nuit trouée par les vagissements lointains des grands froids.


La responsabilité était grande. Commander aux âmes naissantes la nécessité d’autres mouvements, au ralenti d’un temps ramené au centre de l’homme et de sa terre.


Ô homme, ô femme, ô enfant. Parce que nous sommes tous des enfants.




Elles se couchèrent alors sur la terre,

comme des fusils, le museau pointé vers ces grands parloirs où rodent les confessions les plus instruites,

que leur bouche fendue comme pierre prise par le gel recueille.

Là,

les mains jointes et l’œil rivé à l’œil impavide du temps qui s’étire, elles contraignent leur amour au repos sous le froissement du soir dont les lèvres s’entrouvrent au contact des grandes cuillers de la nouveauté et boivent le vin cuit au soleil des aurores qui chasse

la brume où se noie leur long cou.


L’esprit infusé de désir et de grandes tentations salutaires se lève pour aller à la rencontre du génie humain en convoquant ses grandes œuvres aux portes lourdes de savoirs, de beautés et de détresse aussi,

pour retrouver la race des grands ouvriers, seigneurs au front ruisselant de désespoir et d’étoiles où s’impriment les grands travaux de l’Humanité derrière lesquels les guerres et les espérances crient ensemble le délire et le marasme.


Mais les guerres ont changé de nom,

les guerres ont changé de visage,

les guerres ont changé de corps……. Et les guerres restent des guerres,

tandis que l’espérance, drapée dans son illisible suaire alarme les fantômes des temps de grande liberté.


Les femmes poussent les lourdes portes des beautés, des savoirs, des détresses pour retrouver l’esprit des hommes, pour rencontrer les architectes aux mains expertes et puissantes, et sur la pierre où coulent les ombres du temps, leurs pas résonnent et surprennent les créations endormies dans la fièvre silencieuse des œuvres.


Sous le regard feuillu des bêtes, l’œil ranci des saints reflète

des délicatesses troublées.





Les grandes orgues décharnées bâillent,

les encensoirs ricanent pour faire savoir aux statues les nouvelles consécrations,

et les prédelles des retables libèrent ces agneaux cruels qui partent à l’assaut des rosaces

qui éclatent.


A l’ombre des offices, dans les plis des larges chasubles étalées sur le sable des sermons, les chants s’éteignent et laissent sur la terre des signes qu’esprits, anges et dragons ramassent avant de rejoindre les veines des grands fleuves où remuent les combats du soir.


Au pied des arbres sacrés, dans l’enchevêtrement du désir et des pudeurs, des femmes offrent leurs grâces troublantes à des animaux fabuleux,

tandis que les mercenaires nettoient les écuries du pouvoir où s’éteignent, épuisées, les voix silencieuses des peines.






Dans les antres millénaires, les mains des femmes s’appuient sur la roche et caressent des mains ocres et broyées où coulent encore les frayeurs des premiers hommes face à leur génie.



Femmes de haute stature aux forces clouées au piton rouge des hontes séculaires, vous savez… vous savez…


Invincible est la gloire des femmes. Dans les hauts chants de sa défaite.



Les corps fluides ont des ferveurs de cantique et s’échappent du Monde en dévalant les pentes graciles de ces matins aux heures claires retrouvées, quelque part, entre le langage et la folie de vivre,

parce qu’elles savent bien que l’amour est en préparation dans les voies du langage.


Et le geste de leur humeur, rose en ce soir de reconquête, transgresse la raison,

une raison malade de l’intelligence et couchée sous le talon éculé des prétentions.


Elles s’éloignent au seuil de la nuit, et par les portes des savoirs, des beautés et des détresses, les grâces du dévoilement glissent et martèlent parvis et marches des temples où des chats, l’œil fixe, attendent les métamorphoses avec des voluptés secrètes.


Elles emportent en leurs seins aux ors flamboyants les symboles et les mystères que des hommes ont laissés aux chiens sur des champs blessés.





Les femmes se pardonnent et se promettent,

elles se souviennent aussi,

elles se souviennent du tambour accroché à la corne des bœufs et qui résonne sous le bâton du paysan, fier de labourer sa terre,

une terre que la vie ne reconnaît plus, une terre en-deçà des frontières de leur pensée, sur les hauts points immergés par le vent du Nord et au-delà des vents du Nord,

elles se souviennent des grandes moissons quand, les pieds dans la terre, elles accrochaient leur écharpe rouge à la houe des étés ruisselants de chaleur,

pour faire signe aux oiseaux, pour défier les hommes

parce qu’elles sont aussi libres que ces grands voyageurs qui partent pour revenir et partir encore.


Elles ont faim. Leur appétit immense s’offre à toutes les nourritures, et dans le retrait de leur crainte, elles s’offrent à la vie,

joyeuses, elles se souviennent encore et redeviennent ces paysannes aux bras vigoureux poussant le brabant, retournant la terre dont le lait noir remonte jusqu’aux tempes du labeur où suintent les plus utiles joies de l’homme

jusqu’au temps de ces saisons occultées par les précipitations stériles.


Elles se souviennent des bonheurs simples et rudes,

quand le vent soufflait des horreurs aux oreilles des bœufs qui beuglaient pour mieux laisser passer l’orage,

quand les oiseaux, assoupis se taisaient lorsque l’hirondelle, seule derrière les arbres déjà meurtris, prenait des poses de reliquaire.


Tous alors appartenaient au même univers.





Et sous le regard de la terre, accordant son repos au soir, filles et garçons bâtissaient des mondes au pied des grandes meules de foin, tandis que le rire des petits enfants mettait le feu à la brillance des éteules.


Ô homme, ô femme, ô enfant. Parce que nous sommes tous des enfants et que la peur n’évite pas le danger,

le merveilleux danger,

le danger de devenir des hommes.


Et les naseaux des grands boeufs fumaient sous la chaleur du soir.


Les femmes se souviennent et aiment à nouveau ce qu’elles ont aimé,

elles se souviennent et se pardonnent parce que sous la peau des grandes défaites, l’amour sommeille.








Elles se souviennent du cœur fatigué des hommes qui se nichaient sur le flanc des réconforts, quand dans les ornières du monde, ils appelaient les dieux distraits, et qu’à ce moment, à ce moment là seulement, ils étaient suppliants,

des suppliants aux pieds des femmes chamanisées par les voix de la terre, alors ils leur offraient des bracelets de sel, tressés dans la sueur des océans, espérant qu’ainsi elles retiendraient la force qui parfois les égarait.


Temps surprenant que celui où chacun est suspendu à la grâce d’un souffle puissant et léger.


L’ENCHANTEMENT.


Les femmes alors pensaient qu’il était possible à l’homme de revivre un jour dans les aurores boisées et rouges,

quand sous leur sexe des rumeurs de renouveau luiraient comme lucioles au cœur de la nuit,

quand revenus de l’enfer troublant des luttes, leurs mains se tendraient vers la liberté pour tordre le cou des chefs et des rois, pour en capturer le rire hideux dont l’âme arrogante et folle habite des palais où rugissent les morts,

de ces rois qui, sur le toit de leur orgueil construisent des mausolées aux formes maladives que la première fièvre saura détruire.


Morbides et funestes sont les esprits qui habitent ces casemates.


Les femmes accordaient aux dieux la distraction qu’ils méritaient, cependant que les pigeons au bec de pierre obéissaient à des princes redoutés par ces esprits mal assurés

de leur liberté et qui picoraient dans les aurores hypothétiques dont ils aspiraient goulûment la substance.





Elles vivaient encore des temps de grande colère et cherchaient, en se souvenant, ces hommes seuls au mirador de la désespérance, et dont les mots n’étaient plus que poussière en leur corps tari dans les recoins de l’enfer,

quand sous le ventre des fourmis, ils rencontraient la lumière des résistances dans la foi du grand œuvre

et qu’elles, femmes aux reflets de chair, près des grands arbres, faisaient sécher les linges moites de ces corps désaccordés,

quand elles réfléchissaient dans les bras des grands saules, à l’heure où le soleil se repose de la chaleur, dans les grandes farces de l’été, le corps en proie au découragement d’un temps que rien ne remue.


Et ces corps se font écho, et font écho aux braiements de l’âne qui se souvient de la douceur du son au moment où il s’allonge au pied des grandes chaînes traversées en boitant.


Ô homme, ô femme, ô enfant.





Quand retrouverons-nous ces devinettes que nous posions au ciel, quand nos interrogations, sous nos chapeaux renversaient le soleil ?

Quand sur nos têtes les pots de chambre des vieilles croyances magnifiaient nos rires ?

Nos âmes métissées alors épousaient en toute foi, en toute fidélité des espoirs nouveaux,

des croyances enchantées qui traversaient notre peau lors du mariage des esprits,

quand dans l’espace infini de notre béatitude nos gestes épousaient le même horizon, la même certitude.


Le même désir d’aller là-bas, plus loin

là où il y a des hommes, des femmes, des enfants

parce que nous sommes tous des enfants

et qu’en enfance, il n’y a pas de limite à la croissance humaine.


Une erreur s’était glissée, une erreur qu’il fallait rencontrer et redresser.


C’est alors qu’elles décident de la vie, décident d’offrir ce qu’elles sont, parce que demain est trop loin, et que demain est vide,

parce que leur lit pleure en suintant sous les sueurs stériles, parce que leur lit devenu ferraille a oublié le feu de la transformation,

transfigurées et roses, les peaux fleurissent sous le courage et la détermination, et dans l’air lourd qui ne supporte plus le poids de leurs ailes, les oiseaux se confondent à l’écume des océans tandis que les papillons aux yeux de chat se perdent sur les pentes chauves d’un présent encore immobile où la mémoire pépie dans les grands puits calcinés.


Et les grandes algues du soir tissent leurs boucles pourpres tandis que des armées se désaltèrent aux esprits des grands bénitiers que la mer a rejetés.




Les femmes ont alors sous leurs aisselles les commandements du devenir, lavés aux eaux du renoncement et de la facilité, passés aux feux de l’action.

Devenues voyantes, elles courent après les vieux tigres dont le feulement ruisselle sous les siècles d’avanie, de soumission, de désordre

et de colère rouge aussi.



Elles quittent sérail palais maison et masure pour se retrouver, enfin réunies, au sein de la terre qui renvoie ses parfums du soir,

et les pieds ruisselants d’émoi rafraîchissent le ciel où s’inscrit la douceur du présent.



Le cœur des femmes s’est réservé pour des joies plus hautes encore,

là-bas

dans les terres où les vaches dorment avec les oiseaux, en remuant la queue au passage des longs troupeaux


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