Excerpt for La Traque. De Montréal à Katmandou by Jean-François Capelle, available in its entirety at Smashwords

Jean-François Capelle








La Traque


De Montréal à Katmandou






















éditions Dédicaces











La Traque. De Montréal à Katmandou


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Jean-François Capelle








La Traque


De Montréal à Katmandou




Préface






Tant par son sujet extrêmement intéressant et rarement exploité, que par son traitement en scènes bien découpées, ce roman maintient le lecteur en haleine jusqu’à sa conclusion peu banale.


Le contexte historique : le milieu des années 80 - le décor et ses singularités : les grands chantiers de construction de barrages - son actualité : les héros faisant partie d’une minorité sexuelle, et un intérêt constant pour la technologie et les mœurs marginales, stimulent sans cesse la lecture de ce suspense.


Grâce à de nombreux sauts de frontières et une immersion dans les cultures des pays où se déroule l’action : le Québec, l’Inde et le Népal, l’auteur nous fait découvrir et partager sa passion pour un monde fascinant.


Évoluant au milieu de nombreux personnages secondaires bien typés, l’aventure des deux « héros » en est aussi une d’amitié teintée d’humour, malgré l’aspect tragique de l’époque où l’apparition du sida frappe la communauté gaie.


La chute imprévue de ce suspense fait espérer que l’auteur n’attendra pas trop longtemps pour écrire une suite à La Traque.



Patrice Vermeil










1


AU DEKKAN, AVANT LA MOUSSON







Avec monotonie le ventilateur ronronnait. Il était pendu au plafond de la chambre aux murs blanchis à la chaux; ses trois longues pales poussiéreuses tournaient lentement, sans apporter le moindre soulagement à la chaleur accablante qui écrasait hommes et bêtes. Située dans les Ghâts occidentaux qui dévalent en gigantesques marches du plateau du Dekkan vers la côte de Malabar et la mer d’Arabie, cette région était entrée en léthargie dans l’attente de la mousson.

Manuel Vargas était assis, torse nu, devant la table bancale lui servant de bureau. Accrochée au bout d’un fil, une ampoule nue clignotait selon les caprices de la génératrice du chantier, laissant dans l’ombre les coins de la pièce à l’ambiance monacale. Il avait laissé la porte ouverte et pouvait apercevoir la crête du barrage illuminé par une douzaine de projecteurs. Il s’essuya le front ruisselant de sueur et, en faisant la grimace, saisit la bouteille d’eau tiède posée devant lui. Elle dégageait une forte odeur de chlore causée par les comprimés d’azolone qu’il y avait mis quelques heures auparavant.

Tout en faisant rouler son stylo à bille entre le pouce et l’index de la main gauche, il feuilletait un carnet de notes à la couverture verte et aux coins fatigués. Une feuille pliée en quatre en tomba. Il la déplia avec soin et relut, une fois encore, les quelques mots qui sortaient de la bouche grimaçante d’un horrible visage de femme portant un collier de crânes humains. C’étaient des mots de menace écrits en anglais ainsi que dans des caractères qu’il ne pouvait déchiffrer proférés par une des déesses du panthéon hindou, la terrible Kali.

Une esquisse de plan géologique était déroulée sur la table, maintenue en place avec des galets posés aux quatre coins. Relevés préliminai-res. Il se sentait incapable de finir le rapport qu’Alain Lacroix, le géologue en chef de son bureau de Montréal, attendait depuis déjà plus de trois semaines. Lacroix insistait pour que les rapports soient envoyés à son attention en un seul exemplaire, sans copie au directeur de projet, comme de coutume - signe d’une mesquine lutte de pou-voir, courante au sein des grandes firmes de génie-conseil où beau-coup voudraient être califes à la place du calife.

Manuel se leva, fit quelques pas en direction du lit, et se dirigea vers le coin garde-robe. Elle était constituée d’une simple tige de bambou suspendue à une poutre par deux ficelles et à laquelle était accrochée une série de cintres dépareillés. Il fouilla dans la poche gauche d’une chemise kaki à manches courtes dissimulée sous un blouson et en retira une boîte de protection de pellicule photo en plastique noir et gris. Il alla prendre une grosse loupe dans l’étui vert fluo où il rangeait crayons et stylos, et retourna à sa table de travail. Après quelques hésitations, il ouvrit la boîte et en retira un petit paquet emballé dans un mouchoir en papier scellé avec du ruban adhésif.

Soudainement, de la porte restée grande ouverte, quelqu’un le héla :


- Sahib! Sahib Vargas! Excusez-moi… 


Manuel sursauta et se retourna vivement tout en cachant nerveusement le petit paquet dans le creux d’une main. Depuis quand y avait-il quelqu’un à la porte ? s’inquiéta-t-il.


- Oui! Qu’y a-t’il ?

- Sahib Vargas, Shri Saxena aimerait vous voir au bureau de direction, si ce n’est pas trop tard, et il demande de l’excuser de vous faire déranger à cette heure. 


Décidément, ces Indiens sont toujours en train de s’excuser! pensa Manuel.

- Non, non, pas de problème, je n’étais pas encore couché. D’ailleurs, avec cette chaleur, je me demande si je vais pouvoir dormir. Comment vous appelez-vous ?

- Hassan, Sahib. Je suis le nouveau chauffeur. 


Dans le rectangle de lumière que la lampe de la chambre dessinait sur la terrasse extérieure, Manuel ne pouvait distinguer que deux jambes nues et des pieds portant des sandales en corde. Il fit quelques pas vers la porte pour mieux distinguer l’intrus. Hassan avait le teint très foncé des Indiens du Sud et des dents d’un blanc étincelant. Il portait un lothi*de couleur rouge et violet, sorte de pagne caractéristique des régions méridionales du pays, et une chemisette d’un blanc immaculé. Il avait une curieuse façon de regarder de côté en tournant la tête vers la gauche avec un rictus peu engageant. Manuel se dit qu’Hassan devait être du Kerala ou du Tamil Nadu. Il parlait l’anglais avec le rythme d’une mitraillette.

Son examen rapide de l’intrus ne l’ayant qu’à moitié rassuré, il lui dit pour s’en débarrasser promptement :


- Je vous rejoins à la voiture dans une minute. 


Manuel enfila la chemise posée sur le dossier de la chaise et, après avoir vérifié que le chauffeur ne l’observait pas, se dirigea vers le lit. Une minute plus tard, il rejoignait la voiture stationnée à l’entrée du compound*.



2


CONDOROMA. PÉROU







Le petit avion s’élança sur la piste minuscule taillée dans le roc qui se terminait par un précipice vertigineux. C’était un avion de type STOL* avec un moteur à hélice situé à l’arrière entre ses deux queues. L’air, raréfié à cette altitude, ne permettait pas de remplir l’appareil à pleine capacité mais, comme Pierre Cayenne était le seul passager, il décolla facilement, se faufila dans une étroite vallée, et plongea vers Arequipa et la côte du Pacifique.

Le barrage de Condoroma, perché dans les Andes à plus de 4000 mètres d’altitude au sud du Pérou, à proximité de la Cruz del Condor, est construit sur un affluent du rio Colca qui dévale de l’Altiplano jusqu’au Pacifique. À la demande d’une firme américaine, Pierre venait d’y passer quelques jours pour vérifier l’instrumentation du système de sécurité de l’ouvrage. Ce projet, financé par la Banque Mondiale, était sous la haute protection de l’armée péruvienne; en effet, les bandes du Sentier Lumineux sévissaient dans cette région comme dans la plus grande partie de la Cordillère et de l’Altiplano péruvien.

Le paysage était fascinant. L’avion survola le canyon du rio Colca, l’un des plus profonds du monde, puis une vallée couleur de cendre criblée de petits cônes volcaniques dont certains crachaient des fumerolles. Pierre enleva sa parka paprika fluo brodée d’un harfang des neiges en se tortillant sur son siège et bâilla pour équilibrer ses tympans.

La radio se mit à crépiter. Pierre saisit quelques mots échangés entre le pilote et celui qui l’appelait :


- Pedro, aqui Juan Ortiz en Condoroma. Tenemos uno problema. Donde estás tu ?

- Cerca del pico de la momia.

- La torre de transmision doce … 

La conversation terminée, Pedro, le pilote, se tourna vers son passa-ger et, dans un anglais mâtiné d’espagnol, expliqua la teneur du message : une des tours du système radio reliant le chantier de Con-doroma à la station d’Arequipa était hors circuit. Elle avait été probablement dynamitée par les terroristes.


- Le directeur du chantier demande d’y aller voir, si vous n’avez pas d’objection. C’est à dix minutes d’ici seulement…

- Non, je ne m’y oppose pas. Allons-y! Mon vol pour Lima part seulement à 18 heures ce soir. 


Bien sûr que Pierre était d’accord : il avait le temps, et puis ce paysage fascinant était à couper le souffle! L’avion dévia de sa route et, une dizaine de minutes plus tard, survola à faible hauteur le sommet d’un petit pic pelé où aurait dû se dresser la tour de transmission. Le pilote effectua un virage serré pour mieux examiner le tas de ferraille jonchant le roc. Une salve de mitraillette mit fin à l’inspection brutalement.


- Bandidos! Cojones! éructa le pilote en tirant à fond sur « le manche à balai » puis, se tournant vers son passager, il reprit plus calmement :

Tout va bien, Señor Calleňe ?

- C’est O.K!... Est-ce qu’il y a beaucoup de membres du Sentier Lumineux  dans la région?

-Viente o treinta… Si tengo una bomba : Boum ! Adios muchachos !... Vamos a Arequipa ! 


Pierre était resté imperturbable comme s’il était un simple spectateur au cinéma. Il avait la certitude que rien ne pouvait lui arriver et d’avoir réellement la baraka, comme lui avait dit un vieux Kabyle de nombreuses années auparavant.

Il n’avait qu’une très vague notion de ce qu’était la peur : qui en voudrait à quelqu’un sans histoire comme lui?


- Cela fait trois fois… dit Pierre l’air songeur.

- Trois fois quoi? demanda Pedro, en jetant un coup d’œil interrogateur à son passager.

- Trois fois que l’on me tire dessus depuis que je fais ce travail … par erreur, évidemment.

- C’est un métier dangereux que vous faites… vous avez pourtant l’air… bien… straight.

- Non, non, ce n’est pas mon métier qui est dangereux, c’est la vie en général. La vie est une maladie dangereuse… transmise sexuellement… et on en meurt tous! répondit Pierre d’une façon faussement sérieuse.


Après quelques secondes de réflexion, Pedro réalisa que c’était une plaisanterie et s’esclaffa, ce qui fit vibrer le petit avion.

Pendant que le pilote faisait son rapport d’inspection à la radio, Pierre se mit à compter sur ses doigts les fois où un terme aurait pu être mis à sa vie : une quasi-noyade, un accident de moto où celle-ci avait été aplatie par un poids lourd, une grave maladie qui l’avait plongé dans le coma, une tentative d’égorgement – due à de mauvaises fréquen-tations - qui lui avait laissé une cicatrice sur la gorge, et les trois fois où il avait servi de cible. Comme il tenait pour acquis qu’il n’avait que sept « chances » dans la vie, il considéra que le dernier petit incident, d’autant plus qu’il n’était pas vraiment visé, ne comptait pas. Il en était donc encore à six. Une de ses manies secrètes était de jongler avec les nombres. Sans être superstitieux, il avait des chiffres fétiches et, suivant un raisonnement farfelu, il en avait déduit la date, ou du moins l’année, de son final exit*. Il était donc convaincu qu’il avait encore du temps devant lui. Il lui semblait toutefois que celui-ci s’écoulait de plus en plus vite et il cherchait à ralentir la lente « hémorragie » du présent, pour employer une de ses expressions favorites et… justifier ses longues siestes.

De taille moyenne, les cheveux grisonnants, d’allure très classique, il n’avait rien qui accrochait le regard si ce n’est ses yeux vairons - l’un bleu et l’autre marron - qu’il dissimulait généralement derrière une paire de lunettes de soleil Ray-Ban. Pierre avait un accent indéfinis-sable, ce qui constituait sa marque de commerce. Pour les Anglais, il avait, certes, un accent français avec paraît-il une pointe d’ « Europe de l’Est » et pour les Québécois qui, intrigués, lui posaient parfois cette question : « Tu es d’où? » il avait l’habitude de répondre : « Oui, très doux! ».

Le terrain était maintenant tacheté de vert et, au débouché d’une vallée, apparut la plaine verdoyante d’Arequipa dominée par le cône parfait du majestueux volcan El Misti, couronné de neige, et enfin l’aéroport qui portait fièrement le qualificatif d’ « international ».

Après un atterrissage dans un mouchoir de poche, l’avion roula vers son point d’amarre. Il faisait au moins vingt degrés de plus ici que sur le site du barrage : une chaleur qui pompait toute énergie.


- Muchas gracias, Pedro. Tienes momento para una cerveza fresca?

- Si seňor. Hasta dos o tres! répondit le pilote avec empresse-ment.

- Bien! Nous nous retrouverons alors au El Misti dans un quart d’heure.


Quand Pierre entra dans le bar de l’aéroport après avoir récupéré sa valise, il y trouva le pilote en grande conversation avec une accorte serveuse au décolleté provocant.


- Seňor Calleňe, je vous présente Esmeralda, la muy bellissima seňorita d’Arequipa, claironna Pedro qui arborait un sourire égrillard.


Pierre constata qu’effectivement, selon ses critères, Esmeralda était une très belle femme; d’autant plus qu’avec sa façon de se cambrer, elle savait parfaitement mettre son « esprit » et sa « conversation » en valeur. En s’approchant d’elle, le regard de Pierre fut accroché par le sourire ambigu d’un sexy barman qui le fixait des yeux d’une façon peu discrète – dommage, pensa-t-il, mon avion décolle dans une heure.

……..

Pierre vérifia qu’il avait bien son billet d’avion  Arequipa-Lima, puis, pour le lendemain, Lima-Miami et Miami-Montréal. Cette escale à Miami ne lui plaisait pas beaucoup; avec son passeport constellé d’étampes d’aéroports colombiens, comme celui de Medellin, il allait avoir droit à un contrôle interminable par les agents d’immigration et des douanes.

Encore 48 heures et il serait chez lui, et il se demanda quelle température il allait trouver : tout est possible, en avril, à Montréal.


3



L’ÉCHAFAUDAGE EN BAMBOU








Le ciel était tapissé de milliers d’étoiles. La Voie lactée se déplaçait vers le zénith à la poursuite de Véga. La constellation du Taureau annonçait l’arrivée prochaine de la mousson; bientôt des pluies diluviennes allaient s’abattre sur le Dekkan. La chaleur semblait avoir annihilé toute vie; seuls les cobras avaient commencé leur chasse en se glissant sans bruit à travers les herbes sèches à la recherche d’un rat affamé comme eux. L’odeur de quelques arbustes aux aiguilles acérées, mélangée à celle doucereuse du bois de santal, combattait celles de la poussière et de la poudre provenant de la carrière située en amont.

Hassan se dirigea vers une vieille voiture garée à l’entrée du compound et Manuel s’assit à l’avant, à côté de lui. Ce n’était pas un des véhicules du chantier, généralement des quatre par quatre avait remarqué Manuel - mais ici tout ce qui avait trait à l’intendance ne le surprenait plus, alors que l’organisation des travaux proprement dite était étonnamment efficace sous cette latitude. C’était une vieille Tata aux sièges de velours violet élimés avec des appuie-tête en coton crocheté. Sur le tableau de bord était vissée une petite statue de Vishnou dansant dans son cercle de feu au lieu du dieu Ganesh à la tête d’éléphant, habituel sur ce chantier. Le pare-brise était décoré par une guirlande de petits pompons d’un blanc douteux. Un pendentif représentant Gandhi sur une face et Nehru sur l’autre était suspendu au rétroviseur.

Il observait du coin de l’œil la curieuse façon qu’avait le chauffeur de ne pas regarder les gens en face. À la faible lueur verdâtre du tableau de bord, Manuel distingua la profonde balafre qui défigurait le côté gauche du visage d’Hassan. En deux traits, elle partait de la tempe jusqu’au coin de l’œil gauche, puis descendait jusqu’aux lèvres et au menton. Sa lèvre retroussée découvrant une canine de même qu’un léger strabisme lui donnaient un air patibulaire. Manuel se demanda si c’était le résultat d’une bataille ou plutôt une scarification lors d’un rite initiatique? C’était en tous cas le genre d’homme que personne n’aimerait rencontrer le soir dans les quartiers chauds de Bombay. 

La voiture démarra, et, tous feux éteints sous l’éclairage laiteux de la lune, commença la longue montée de l’étroite route en lacets taillée dans le roc qui, après un petit col, redescendait vers les bureaux du chantier. Passé le sommet, Hassan coupa le contact et la voiture continua sans bruit pour aller s’arrêter derrière un long bâtiment servant de laboratoire et d’entrepôt. Les bureaux se trouvaient à quelques pas, juste au-dessus du niveau de la future retenue du barrage. Manuel remercia Hassan et se dirigea vers le bureau du directeur, tout en regardant où il mettait les pieds pour éviter de marcher dans les excréments des ouvriers qui ignoraient l’usage des latrines, et aussi pour éviter de déranger les rôdeurs.

Il constata qu’il était parti sans apporter sa lampe de poche et avec de simples sandales aux pieds.


- Bonsoir Gewee, toujours au travail! dit-il joyeusement en entrant dans le bureau. 


Gewee, de son vrai nom G.V. Khokawala, le secrétaire principal du bureau du directeur des travaux, releva la tête cachée en partie par une pile de dossiers. Il avait une figure toute ronde et une chevelure d’un noir luisant. Son début d’embonpoint témoignait qu’il avait atteint un certain niveau dans la hiérarchie des employés.


- Ah! Bonsoir Monsieur Vargas. Eh oui! Je suis encore au travail ! Monsieur Pata exige d’avoir le rapport sur les dépenses du bureau de Karwa pour demain. Mais, vous-même, Monsieur Vargas, que faites-vous ici ce soir?

- Monsieur Saxena veut me voir, m’a-t-on informé.

- C’est bizarre, le directeur ne m’a rien dit… Il est actuelle-ment sur le barrage à l’endroit où se font les coulées de cette nuit. Le « plot » numéro sept, précisa-t-il, fier d’être au cou-rant des moindres détails, et il ajouta : vous pouvez l’attendre ici, si vous préférez. Désirez-vous une tasse de thé?


Sans hésiter Manuel déclina l’invitation de Gewee.


- Non merci, je vais le rejoindre là-bas, ce n’est pas très loin.

- Voulez-vous des bottes et un casque, Monsieur Vargas?

- Oui, bonne idée! Je vais vous emprunter des bottes de pointure huit, si possible, et aussi un casque. Les bennes du blondin dégoulinent pas mal en ce moment.


Gewee se leva et alla en se dandinant jusqu’au placard où était gardé l’équipement demandé.


- Tenez! Voici les bottes et un casque blanc. Faites surtout bien attention, l’éclairage n’est pas fameux, ajouta Gewee qui appréciait la gentillesse de « l’expert étranger » à son égard.

- Merci Gewee. Ne veillez pas trop tard quand même…


En quelques enjambées Manuel rejoint la crête du barrage sans s’apercevoir qu’il était suivi. Le barrage de Supa, avec près de soixante-quinze mètres de hauteur, avait déjà atteint les trois quarts de sa taille projetée. C’était un des « porte-étendards » de l’ingénierie indienne, car il était l’œuvre des seuls Indiens, de la conception à la réalisation. Ses concepteurs rêvaient de le voir figurer un jour sur un timbre-poste, tout comme son prédécesseur le grand barrage de Bakhra, un des symboles de l’indépendance du pays.

En raison du financement par la Banque Mondiale pour l’achat des turbines, le rôle des ingénieurs-conseils étrangers au barrage de Supa se limitait à quelques contrôles de qualité, ce qui justifiait la présence de Manuel Vargas sur ce chantier.

Manuel suivit le coffrage amont pour être sûr de ne pas se trouver sous le câble du blondin dont la noria de bennes laissaient échapper de l’eau grisâtre et des petits morceaux de béton frais.


- Bonsoir, Shri Saxena! Vous vouliez me voir?

- Oui, mais pas ce soir… Il n’y a rien d’urgent. Et le directeur, apparemment surpris, ajouta : qui vous a demandé de venir maintenant ?

- Un chauffeur est venu me chercher au compound, un dénommé Hassan.

- Je ne le connais pas; ce doit être un nouveau. Il a dû mal comprendre… Je suis désolé qu’on vous ait dérangé ce soir.

- Ce n’est pas important, je ne dormais pas.

- Je comptais vous voir demain seulement. C’est au sujet des derniers tests sur les agrégats effectués par le laboratoire de Bangalore… vraiment désolé, surtout que je n’ai pas les documents ici avec moi. Certains tests ne rencontrent pas les spécifications pour le béton de la centrale. 


À cet instant un bruit sourd, suivi du roulement que fait un éboule-ment de roc, se répercuta sur les parois escarpées à l’aval du barrage.

Le directeur s’en étonna :

- Je me demande ce que c’est; la carrière n’est pas en activité cette nuit. 


Une minute ou deux après, le téléphone de chantier sonna et le directeur Saxena décrocha le combiné.

Après une courte conversation, il se tourna vers Manuel d’un air ennuyé.

- Il y a eu un glissement de terrain sur la route qui mène au compound. On va envoyer un bulldozer, mais cela va prendre quelque temps avant que le chemin soit rétabli. Vous pouvez vous reposer dans mon bureau en attendant, si vous le désirez. 


Après avoir jeté un coup d’œil au ciel étoilé Manuel s’empressa de répondre :

- Non, merci. Je vais rentrer à pied par la vallée. Une bonne marche m’aidera sûrement à mieux dormir.

- Sans lampe, c’est un peu risqué. Je vais demander qu’on vous accompagne. 


À ce moment, Hassan, qui s’était approché sans bruit, alluma une lampe-torche et dit :

- Je vais reconduire Sahib Vargas, si vous voulez; j’ai une torche électrique. 

- Ah! C’est toi, Hassan! Qui t’a dit que je voulais voir Monsieur Vargas ce soir?

- C’est… Shri Khokawala ou… Shri Pata. Je ne me rappelle plus, bredouilla Hassan. 


Le directeur, l’air songeur, ajouta :

- C’est curieux…, puis il ordonna : accompagne Monsieur Vargas à sa chambre. Fais bien attention en descendant la rampe. 


Manuel et Hassan se rendirent jusqu’au « plot » numéro dix, d’où partait la longue rampe qui serpentait dans un spectaculaire échafau-dage plaqué contre la paroi aval du barrage. De loin, cette construc-tion ressemblait à une colossale balafre en zigzag. La rampe permettait de relier le fond de la vallée à la crête de l’ouvrage et atteindrait une longueur de près de 600 mètres lorsqu’elle serait terminée; elle montait par sections fortement inclinées d’une cinquan-taine de mètres chacune reliées par des petites plates-formes. C’était la construction la plus spectaculaire du chantier. De près, on consta-tait qu’elle était construite de cordes et de bambous uniquement. Du côté du vide, une grosse corde de chanvre servait de garde-fou. Bien qu’il sache que les propriétés mécaniques du bambou étaient, à poids égal, supérieures à celles de l’acier, Manuel était toujours impres-sionné chaque fois qu’il la voyait, et avoir à la descendre en pleine nuit à la lueur d’une torche lui semblait excitant. Si sa montée demandait d’être en bonne condition physique, surtout lorsque le soleil était au zénith, sa descente n’était pas faite pour ceux qui souffrent de vertige. Il faudrait juste regarder où on mettait les pieds, car, par endroits, il manquait des planches. Il est certain que les normes du travail occidentales n’auraient jamais donné leur béné-diction à ce chef-d’œuvre. C’était digne du «  pont de singes » dans l’album de Tintin au Tibet - à moins que ça ne soit dans Tintin et les Picaros.


Les deux hommes étaient parvenus au troisième ou quatrième palier quand la torche d’Hassan, après quelques clignotements, s’éteignit. Les batteries étant un grand luxe dans ce pays, cela n’étonna pas vraiment Manuel, qui continua plus lentement dans le noir alors que son guide le distançait sans se soucier de son suiveur. Seules les vibrations de la passerelle indiquaient sa progression en avant, et quand celles-ci cessèrent Manuel se dit qu’Hassan devait s’être arrêté pour l’attendre.

Mais au moment où il atteignait un autre palier, le plancher se déroba sous ses pas. Manuel s’agrippa à une corde en appelant Hassan à l’aide. Après quelques instants qui lui semblèrent une éternité, il fut aveuglé par le rayon d’une lampe torche. De violents coups de bambou s’abattirent sur lui jusqu’à ce qu’il lâche prise. Sans le moindre cri, il tomba dans le vide. Son corps rebondit sur la paroi du barrage et s’écrasa sur les rochers cinquante mètres plus bas.

Quelques minutes plus tard, un faisceau de lumière balaya furtive-ment les rochers, s’arrêta sur le corps disloqué, puis s’éteignit. Une ombre se pencha sur le cadavre de Manuel pour fouiller méticuleu-sement toutes ses poches avant de disparaître.

4


LE PARC LA FONTAINE







Le taxi s’arrêta le long du banc de neige fondante qui séparait l’avenue du trottoir. Pierre escalada ce dernier obstacle avec sa valise constellée d’étiquettes d’hôtels, alourdie par des bouteilles de scotch achetées dans un magasin hors taxes à Miami. Ce n’était sûrement pas la pipe au profil d’Inca, qu’il avait marchandée longuement à Lima, qui ajoutait beaucoup de poids à ses bagages. Elle allait rejoindre la collection dont il était très fier constituée de souvenirs de ses nombreux voyages autour du monde. Il essaya d’éviter les flaques de  schloche* avant d’atteindre le pied de l’escalier extérieur qu’il devait encore gravir pour enfin rentrer chez lui.

Quel pays! On était soi-disant au printemps, mais une dernière tempête avait laissé une couche de vingt-cinq centimètres de neige que la voirie municipale n’allait probablement pas enlever, attendant plutôt qu’elle fonde toute seule. Il se demanda pour la nième fois pourquoi il aimait encore vivre ici, plutôt que de se la couler douce sous un ciel plus clément, comme en Provence.

Une pile de courrier, au nom de Pierre Cayenne, l’attendait bien classée sur son bureau prés de la porte vitrée qui donnait sur le parc : un tas de factures, de grandes enveloppes brunes en provenance d’institutions financières, des lettres et des cartes postales de ses amis vadrouillards. Les seules lettres qu’il avait envie de lire maintenant étaient celles portant des adresses écrites à la main. Il les prit et alluma la radio avant de s’allonger sur le grand canapé en cuir sous le puits de lumière. Il commença par une enveloppe toute maculée, venant d’Inde, qui était couverte de timbres. Elle venait de Manuel qui lui annonçait son retour à Montréal avant la fin du mois. Il lui écrivait qu’il aimerait le revoir, étant donné ses expériences indiennes, pour discuter de menaces bizarres dont il était la cible. Cela devait être sérieux… car, depuis leur rupture plutôt triste, Manuel évitait tout contact.

Il jeta un coup d’œil sur le téléphone dont la lumière rouge cligno-tante indiquait qu’il avait des messages en attente. Il avait oublié avant de partir de couper la boîte vocale comme il en avait l’habitude  au moyen d’un simple* 96 bip bip. Il les écouterait plus tard.

Il composa le numéro de Manuel, un des rares qu’il savait par cœur. Rien, pas même le répondeur! Lui n’avait pas oublié *96 bip-bip en partant. Cela voulait aussi dire qu’il n’était pas encore de retour. Son colocataire avait bien une autre ligne de téléphone, mais il ne se rappelait plus du numéro et ne pouvait donc pas l’appeler tout de suite.

Une douce chaleur régnait dans l’appartement. Pierre s’assoupit quel-ques instants mais la faim qui le tenaillait l’empêchait de vraiment s’endormir. Rien dans le réfrigérateur. Il allait devoir sortir. Il se relevait pour téléphoner à Patrick, un de ses meilleurs amis, pour voir s’ils pouvaient dîner ensemble, quand la sonnerie retentit : deux brèves, une pause, deux brèves; c’était un fax. La machine se mit à crépiter, puis le coupe-papier émit son bruit tranchant. Un rouleau de papier tomba par terre, rejoignant d’autres rouleaux qu’il n’avait pas remarqués en arrivant. «  Il va falloir que je mette un panier pour recueillir ces rouleaux » se dit-il pour la centième fois en cinq ans.

Il hésita puis, la curiosité l’emportant, il prit le rouleau. Le fax était à l’entête de l’UNDP* à New-York, écrit à la main et signé par sa grande amie Hillary.

Il l’appellerait demain matin.

Il mit sa nouvelle pipe dans une armoire vitrée, bien en évidence parmi ses semblables, et choisit avec soin celle avec laquelle il allait sortir ce soir-là : ce serait la pipe hollandaise en céramique. À vrai dire, il ne fumait presque plus en public à cause de la réprobation générale. Et pourtant, fumer la pipe n’a rien à voir avec fumer une cigarette! C’est un rituel qui pousse à la méditation, et non une addiction maladive. Une pipe peut être une véritable œuvre d’art et la chaleur que dégage son fourneau est très sensuelle, quasi-érotique. Quant aux tabacs, le choix en est infiniment plus varié, et certains, comme ceux concoctés par Zino Davidoff, ne se trouvent que dans des petits magasins feutrés comme des chapelles. Sans parler de l’art de culotter une nouvelle pipe à l’Armagnac, à la fine Napoléon ou au Calvados : cela échappe aux béotiens. Tout cela sera bientôt relégué aux oubliettes, avec le port du nœud papillon et des bretelles.

Comme programme pour la soirée, Pierre avait envie de rencontrer des copains. À moins que…

Ces séjours en Amérique du Sud rimaient avec abstinence au-dessous de la ceinture; les endroits de  drague y étaient tous classés « AYOR » pour « at your own risk » dans le guide Spartacus sur le tourisme gay. À l’aller, c’était plus excitant!... La longue attente pour la correspon-dance entre le vol Montréal-Miami et la plupart des vols de nuit vers l’Amérique du Sud permettait de passer l’après-midi dans un sauna de Coral Gables : « one of the best on earth », selon le même guide Spartacus. Avec ses trois piscines, son immense gymnase, ses nombreux bars, sa salle de cinéma en hémicycle très « animée » et, surtout, les plus beaux mâles bronzés de Floride, ce n’était pas un problème d’y passer toute l’après-midi. Ce sauna, qui est un club privé, laissait entrer les étrangers munis d’un passeport et d’un billet d’avion comme lui. Rien que d’y penser, cela raviva ses fantasmes. Il hésita quelques instants entre aller dîner au Joe Blow ou -pourquoi-pas?- se rendre chez Nick, le masseur fétichiste. Non, soyons sérieux! Direction un restaurant. Et puis la lettre de Manuel l’intriguait et des tas de souvenirs de leur ancienne vie commune remontaient à la surface. Il avait besoin de voir des copains qui lui rappelleraient les bons moments qu’ils avaient passés ensemble.

5


SUPA. BUREAU DE DIRECTION







- Dis-moi, Gewee, as-tu vu Monsieur Vargas ce matin? demanda le directeur à son secrétaire.

- Non, c’est curieux. Monsieur Vargas est quelqu’un de très matinal; il arrive d’habitude vers sept heures et demie au plus tard. J’espère qu’il n’est pas malade.

- Est-ce que le chauffeur du compound est ici?

- Le nouveau? Hassan ? Je vais voir s’il est là. 

Gewee s’extirpa péniblement de son fauteuil et, en soufflant comme un phoque, alla voir le groupe des chauffeurs qui étaient accroupis sous un auvent derrière le bureau tout en jacassant et en buvant du thé.

- Où se trouve Hassan? 


Les chauffeurs se regardèrent d’un drôle d’air. Le plus âgé, qui répondait au nom de Mudjar et semblait être leur chef, arborait un turban d’un rose éclatant; il arrêta de siroter son thé et répondit en grommelant :


- Hassan? Je ne sais pas! Dites-moi pourquoi, chef, je ne suis plus le chauffeur des ingénieurs du compound?

- Mais non! Qui t’a dit ça? répliqua Gewee, surpris et un peu embarrassé par cette question.

- Si, si! C’est bien ce que m’a dit un nouveau sous-chef hier…

-Bien, on éclaircira cela plus tard. Pour l’instant va chercher Monsieur Vargas à sa chambre - tu sais, le Canadien.

- Oui! Oui ! Je sais qui c’est; d’habitude c’est moi qui le conduis.  

Une heure plus tard le téléphone sonna. Gewee s’en empara.

- Bonjour, ici Hamil, l’intendant du compound. C’est toi, Gewee?

- Oui, avez-vous trouvé Monsieur Vargas? s’enquit fébrile-ment le secrétaire.

- Non! Et c’est bizarre… quand l’homme de ménage est allé ce matin faire sa chambre, le lit n’était même pas défait, comme s’il n’avait pas dormi ici…

- Merci, je te rappelle bientôt. Il faut que je prévienne le patron tout de suite. 


Mis au courant de cette nouvelle, Shri Saxena devint blême. Son visage se figea et une de ses paupières se mit à cligner sans qu’il puisse l’arrêter.


- Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé hier soir en revenant du barrage. Je n’aurais jamais dû le laisser rentrer à pied. Se tournant alors vers son secrétaire, il donna ses instructions dans un style télégraphique : Gewee, envoie tout de suite une équipe faire le chemin de la crête, puis la vallée en descendant l’échafaudage. Donne-leur un walkie-talkie. Demande à Ramy de diriger les recherches.


L’attente dans le bureau était insupportable. Gewee se mit à tailler avec frénésie tous les crayons qui lui tombaient sous la main, puis il commença à se ronger les ongles. Son patron, ayant perdu son flegme légendaire, ne pouvait rester en place et sortait toutes les cinq minutes en laissant la porte ouverte et la chaleur envahir les bureaux. La chemise de Gewee était trempée par la sueur. Une grosse mouche bourdonnait sans cesse autour de lui.

Au bout d’une heure, qui leur parût interminable, le walkie-talkie fit enfin entendre son crépitement aigrelet. Saxena bondit et, plus rapide que Gewee, s’en saisit.


- Ici le directeur Saxena. Quelles sont les nouvelles?

- Eh bien, nous avons fait le tour à partir de la crête du barrage selon vos instructions et puis nous sommes descendus par l’échafaudage…

- Abrège, Ramy. L’avez-vous trouvé?

- Oui, Monsieur le directeur.

- Et alors… parle!

- Il est mort. On l’a trouvé au pied de l’échafaudage. Il est tout écrasé : c’est horrible. Les oiseaux sont là, ils ont déjà picoré ses yeux.

- Restez sur place. J’appelle à l’infirmerie pour qu’ils envoient une civière et ramènent son corps ici. 


Gewee s’approcha :


- Il ne vaudrait pas mieux appeler la police, avant? 

Saxena le foudroya du regard.

- C’est un simple accident! On les avisera plus tard. Je vais prévenir Bangalore.

- Qui va aviser l’ambassade à Delhi?

- Le Haut Commissariat, tu veux dire. Mes patrons de Bangalore… Gewee, les ennuis vont arriver avant la mousson. Tu as bien compris : c’est un simple stupide accident. C’est regrettable… mais ces Occidentaux se croient toujours plus malins que nous, les Indiens.

- Mais, Shri Saxena, Monsieur Vargas était…

- Gewee! Tu devrais prendre un peu de repos; tu me sembles trop perturbé. Et puis, débarrasse-moi de cette sale mouche! s’emporta le directeur.


Gewee prit la couleur des petits piments forts japaleňo que sa maman lui faisait mâchouiller quand, enfant, il avait mal aux dents. En ronchonnant il alla se réfugier derrière sa pile de dossiers. Pas question de quitter dans un moment si passionnant! - surtout qu’il appréciait beaucoup la gentillesse de Manuel à son égard – il ne voulait surtout pas rater la suite. Il avait le don de passer inaperçu, et même d’être inodore malgré son abondante transpiration, quand il le fallait. D’un geste rapide il attrapa la mouche qui s’était posée sur son bureau, et la relâcha à l’extérieur.




6


LE GARAGE







Pierre, ou encore Peter pour les Anglais, était surnommé « Pepper » par quelques intimes- un mauvais jeu de mots avec Cayenne, à moins que ce soit à cause de certaines pratiques piquantes…En entrant au Joe Blow un restaurant du village gay, il repéra une table où se tenaient deux de ses amis : Alain, grand blond aux yeux bleus, et Michel, un petit râblé aux cheveux frisés poivre et sel.


- Salut Alain! Salut Michel! Me faites-vous une petite place?

- Tiens, voilà Pepper! Que faisais-tu, maudit Français? Un nouvel amour qui t’a séquestré ou encore en vacances? Il y a longtemps que nous ne t’avons vu chasser par ici! s’exclama Alain.

- Tu as tout faux, mon amour. J’étais à l’extérieur pour mon travail.

- « Pepper » comme pepper mint ? C’est un surnom que je ne te connaissais pas, interrogea Michel malicieusement.

- Non, comme cayenne pepper…- Fais gaffe Michel : cet homme est dangereux, c’est un « frontal »! répondit Alain en prononçant distinctement le dernier mot.

- Un quoi? s’étonna Pierre.

- Rien de grave, assura Michel avec un sourire narquois. Depuis qu’Alain sort avec un « psy », il emploie un vocabulaire que personne ne comprend, ou encore mieux abscons ou même abstrus, pour parler comme lui.

- Un « frontal », expliqua Alain, en essayant de prendre un air doctoral démenti par des yeux rigolards, est quelqu’un dont le lobe frontal a des problèmes, comme ceux causés par un violent traumatisme. Le résultat est que souvent un « frontal » devient obsédé…obsédé sexuel, en particulier.

- Vous me soulagez docteur, railla Pierre sur le même ton. Et d’enchaîner sur la même lancée : dans ce cas, la plupart des clients qui sont ici ont dû se frapper de nombreuses fois la tête contre les murs… toi y compris!... Pour parler sérieusement, est-ce que vous avez des nouvelles de Manuel?

- Je croyais que c’était fini entre vous… des regrets? … Tu as eu tort, Pierre, de le « flusher ». J’ai bien essayé de prendre la suite, mais il ne pensait qu’à toi. Tu es un beau petit salaud! répliqua Alain d’un ton faussement indigné.

- C’est vrai, et c’est pour cela qu’on s’entend si bien toi et moi. Mais, sans joke, j’aimerais bien avoir de ses nouvelles. Il devrait être de retour à Montréal depuis quelques jours.

- Tu as bien l’air sérieux tout d’un coup, j’espère que ce n’est rien de grave. Si tu veux avoir des nouvelles de Manuel, tu devrais aller au Garage : c’est la soirée des Latinos. Il y aura sûrement certains de ses chums.

- Oui, c’est une bonne idée, approuva Pierre.

- Tu connais le chemin. Veux-tu que j’aille avec toi pour te protéger des mauvaises rencontres? Michel allait justement rentrer chez lui… et la soirée est jeune.

- OK, Alain, on y va. 


Ils remontèrent la rue Sainte-Catherine jusqu’à City Councillors, proche du grand magasin La Baie où se trouvait le Garage. Situé à l’angle des rues Mayor et City Councillors, au sous-sol d’un ancien entrepôt, le Garage était fréquenté par les habitués de la vie nocturne gaie. Aucune enseigne n’était visible.

Pierre et Alain descendirent quelques marches jusqu’à une lourde porte munie d’un guichet. Le portier, Big Joe, les ayant reconnus, les laissa entrer. À l’intérieur le bruit était assourdissant. Le DJ, vrai maître des lieux, montait le volume du son au fur et à mesure que les heures s’écoulaient. Le décor consistait principalement en des barils de quarante-cinq gallons peints en noir, des chaînes, des vieux pneus et des devants de voiture ou de camion avec des calandres rutilantes. L’éclairage était réduit au minimum dans les deux salles au plafond bas. D’énormes boules « disco » à facettes projetaient en tournant des petits éclairs d’argent sur la foule agglutinée sur la piste de danse. L’atmosphère était saturée de testostérone et une forte odeur de poppers* flottait dans l’air. Des petites bouteilles, certaines munies d’embout à deux orifices, passaient ouvertement d’un danseur à l’autre qui en respirait avidement les vapeurs.

Lorsque le DJ fit tourner ‘We don’t want to die,’ de Two Tribes, après plusieurs morceaux de ‘Relax’ de Frankie goes to Hollywood, la foule se déchaîna.

La plupart des danseurs étaient torse nu, un T-shirt coincé dans la ceinture de leurs jeans dont une des poches arrières laissait dépasser un bandana généralement bleu ou rouge – à droite pour les passifs et à gauche pour les actifs. Sous les éclairs des projecteurs stroboscopi-ques, on aurait cru voir des zombies se déplaçant par saccades. Perché sur un baril, avec un sourire invitant, se déhanchait un type musclé vêtu de son seul slip très moulant. En le voyant, Alain ne put s’empêcher de faire sa remarque habituelle :


- Tu vois ce gars, il est gonflé à la créatine : « grande queue, petit cerveau, no libido »

- Tu dis ça parce que tu es jaloux et que tu n’es pas équipé pour veiller tard comme lui, insinua Pierre.

- Qu’est-ce que tu en sais, mon grand? On n’a jamais couché ensemble, d’après mon souvenir.

- La rumeur, juste la rumeur… De toute façon, le plaisir ne se mesure pas en centimètres! 

- Tu as entendu parler de cette nouvelle maladie foudroyante qui touche les gays de San Francisco? s’informa Alain.

- Vaguement… il y en a qui disent que c’est dû à certains types de poppers*. Cela n’a pas l’air d’inquiéter les mecs d’ici…!

- Je viens de lire dans le journal que cette maladie serait plutôt causée par un virus. Ils lui ont donné le nom de « S.I.D.A.» Si c’est vrai, la récréation est terminée, et nous allons tous y goûter et chanter ce qu’on a entendu tout à l’heure : We don’t want to die.


Le long des murs plongés dans l’obscurité étaient fixées de solides planches servant d’accoudoirs à la horde des dragueurs solitaires et à poser les bocks de bière.

Finalement, parmi la foule dense, Pierre reconnut Pablo, un grand ami de Manuel. Très grand et maigre, ce qui est rare pour un Mexicain, avec de longs cheveux flottant comme une auréole, il avait les pupilles un peu trop dilatées pour que ce soit naturel et regardait autour de lui, l’air béat.


- Hello Salvador, como esta?

- Muy bien y Usted, Pierre? Il y a longtemps que tu n’es pas venu me voir. Tu ne m’aimes plus ?

- Mais si, voyons!... j’étais juste en voyage. Sais-tu si Manuel est revenu à Montréal?

- Non, mais j’ai vu son coloc Eduardo ce matin. Manuel devrait être rentré depuis quelques jours, mais il n’a pas de nouvelles lui non plus.

- J’espère qu’il ne lui est rien arrivé, ajouta Pierre en baissant le ton.

- Tu devrais peut-être appeler à son bureau, si c’est important, suggéra Salvador.

- Oui, tu as raison. C’est ce que je vais faire dès demain.

- Quand tu viendras chez moi, je te ferai une démonstration de ma nouvelle technique. Tu vas adorer! C’est un secret mis au point pour les « tops » comme toi.

- OK, à bientôt, je te rappelle. Hasta luego, Seňor Salvador.

- Hasta luego y buenas noches, muchachos. 


Alain se tourna vers Pierre.


- Tu connais aussi ce phénomène? Je croyais qu’il s’appelait Pablo?

- Oui, Pablo est son vrai nom, mais comme c’est le type le plus « surréaliste » que je connaisse, je l’ai rebaptisé Salvador. Tu verrais son « appart » : c’est un pur chef-d’œuvre de folie débridée, complètement loufoque! Il recycle tout ce qui lui tombe sous la main pour en faire des œuvres d’art. Quant à ses massages… c’est pareil : du jamais vu! Il a adapté la technique Ayurvédique à ses talents de danseur… pas très classique.

- Ça consiste en quoi cette méthode de massage?

- C’est une très ancienne technique indienne qui se pratique sur des corps baignés dans l’huile et qui a inspiré le massage californien. En fait, en Inde, les receveurs prennent une véritable douche d’huile pour commencer, et comme ils réutilisent l’huile pour les clients suivants, ce n’est pas très hygiénique. Mais, dans le cas de Pablo, le massage n’est qu’une partie de la séance. Sa grande souplesse lui permet de faire des choses peu courantes. Si ceux qui ont écrit le Kama Sutra l’avaient connu, ils auraient ajouté des chapitres à leur bouquin!

- Comme quoi?

- Fais marcher ton imagination. Tu devrais aller le voir pour savoir.

- Non, il a l’air trop bizarre. Et moi qui te croyais un sage cartésien. Tu m’étonnes! 


Quand ils quittèrent le garage, l’ambiance avait encore monté d’un cran. Cyndi Lauper avait fait tomber les dernières inhibitions avec   Girls Just Wanna Have Fun.

7


SUPA. UNE SEMAINE PLUS TARD







Une Land-Rover, suivie d’un épais nuage de poussière jaunâtre, arriva devant le bureau de direction et s’arrêta juste devant la porte principale. Le passager devait être un personnage important pour se permettre une telle privauté. Le chauffeur en descendit et se précipita pour ouvrir une portière arrière. Un majestueux personnage sortit du véhicule. Il portait une barbe bien taillée couverte par une résille et un imposant turban bleu nuit sur lequel était agrafé un insigne étincelant. C’était un sikh du ministère fédéral de l’Hydraulique.

Le directeur Saxena, qui guettait son arrivée, s’avança en joignant les mains.


- Namaste, directeur Singh. Bienvenu à Supa. Avez- vous fait bon voyage?

- Oui, merci… Est-ce que les représentants de la police du district sont arrivés?

- Non, mais ils devraient être là d’une minute à l’autre. J’aurais aimé vous recevoir en une meilleure occasion.

- Je sais, je sais, cet incident est regrettable pour vous et pour notre ministère. À Delhi, ils tiennent à ce que le protocole soit rigoureusement suivi. Le décès d’un étranger sur un de nos chantiers est un problème délicat, surtout dans le cas d’un incident comme celui-ci : une rupture d’échafaudage, si j’ai bien lu.

- Non, en fait il n’y a pas eu de rupture, mais…La conversation fut interrompue par l’arrivée d’une grosse Tata beige qui alla se stationner derrière le bâtiment. Deux policiers en chemise et short kaki et une splendide jeune femme en sari vert foncé, un bindi* rouge au centre du front, en sortirent et se dirigèrent vers les directeurs. Tous les yeux étaient fixés sur la nouvelle venue dont l’allure volontaire transparaissait sous son charme indéniable.

Les deux policiers se présentèrent en se mettant au garde-à-vous; la jeune femme inclina légèrement la tête.


- Namaste. Je suis Indira Kumar, inspectrice principale du district de Belgaum. Je suis désolée de vous avoir fait attendre, dit-elle, alors que le subtil parfum de chèvrefeuille qui flottait autour d’elle fit frémir les narines du directeur.

- Enchanté, Madame Kumar. Je vous présente Monsieur le directeur Singh, représentant le ministère fédéral, qui vient juste d’arriver; Monsieur Pata, le directeur adjoint du chantier de Supa; et Monsieur Khokawala, le secrétaire général. Mon nom est Saxena, je suis le directeur général. Entrons dans les bureaux, je vous prie… Voulez-vous vous rafraîchir avant de commencer notre réunion, Monsieur Singh? demanda Monsieur Saxena tout en ne quittant pas des yeux l’inspectrice principale. Celle-ci, consciente de cette attitude peu orthodoxe en Inde, hésitait entre être choquée ou plutôt… flattée, le directeur étant vraiment un très bel homme.

- Non merci. J’aimerais que nous procédions rapidement pour pouvoir retourner à temps à Goa, afin de prendre, si possible, le vol de ce soir pour Delhi. Avant de commencer notre réunion, je tiens à vous préciser, Madame Kumar, que je suis ici pour des raisons strictement protocolaires, et que l’enquête relève du district, donc de vous,…pour l’instant.


La salle de réunion était meublée d’une façon on ne peut plus sobre si ce n’est qu’une statue de Ganesh, le dieu éléphant de la sagesse et du savoir, y occupait une place bien en vue.


- Pour débuter, pouvez-vous me dire où se trouve actuellement la dépouille de Monsieur Vargas? demanda le directeur Singh.

- À la morgue principale de Bombay. Ils attendent des ordres pour savoir si elle peut être incinérée. La décision doit venir du Haut-Commissariat du Canada à New-Delhi après avoir reçu l’accord de la famille. Il semble que sa famille n’habite pas au Canada, ce qui complique les choses, répondit posément madame Kumar.

- Et puis les Occidentaux sont tellement différents de nous dans ce domaine : ils attendent des jours, voire des semaines, avant la cérémonie funéraire, ajouta le sous-directeur Pata d’un ton dédaigneux.

- Vont-ils procéder à une autopsie? s’enquit le directeur Saxena.

- Normalement non. Mais comme il s’agit d’un étranger, et que c’est leur coutume dans le cas de mort violente, il est possible qu’une autopsie soit faite, précisa l’inspectrice.

- Monsieur Saxena, relatez-nous encore les faits, s’il vous plaît, afin que Madame Kumar puisse vérifier si le rapport - qui est déjà pratiquement prêt, d’après mes informations - leur est bien conforme, demanda le directeur Singh d’une voix ferme avant d’ajouter : il devra être joint au constat ainsi que les minutes de cette réunion. 


Après une petite demi-heure pendant laquelle il relata l’accident survenu à Monsieur Vargas en retournant un soir à pied au compound, le directeur Saxena conclut :


- Comme vous voyez, ce n’est qu’un simple et stupide accident. Il n’y a pas eu rupture de l’échafaudage. Celui-ci est temporaire et très peu utilisé. Il ne doit être emprunté qu’avec précaution…. ce que n’a pas fait Monsieur Vargas, malgré mes conseils. Je crois que je n’ai rien oublié, Monsieur Pata? dit-il en se tournant vers son adjoint.

- Non, tout est complet, Monsieur le directeur ; il n’y a rien à ajouter. 


Gewee, qui était resté debout dans un coin de la pièce, s’avança alors timidement comme s’il voulait intervenir… mais rien ne sortit de sa bouche, quand il vit le regard foudroyant de son patron. En reculant sans avoir dit un mot son regard accrocha celui de Madame Kumar, qui lui fit un discret hochement de tête, et aussi le sourire narquois du sous-directeur Pata; depuis quelque temps il était devenu son souffre-douleur.


- Bon, je pense que notre réunion est terminée. Madame Kumar, vous m’enverrez, s’il vous plaît, tous les documents à Delhi dans les plus brefs délais. Merci d’avance, conclut Shri Singh.


Alors que les participants se levaient pour quitter la salle de réunion, le directeur Saxena annonça en faisant signe de le suivre :


- J’espère que vous avez encore un peu de temps. Le thé nous attend dans le salon à côté; les ventilateurs y sont plus efficaces.


Madame Kumar en profita pour s’approcher de Gewee et lui murmurer :


- Vous aviez quelque chose à ajouter tout à l’heure, il me semble, Monsieur…?

- G.V. Khokawala, madame.

- Et que vouliez-vous dire ? Vous pouvez me parler en toute confiance. 


Après un regard dans la direction de Monsieur Saxena pour s’assurer qu’il ne les regardait pas, il bredouilla :


- Eh bien…euh!... le chauffeur qui était avec Monsieur Vargas a disparu; ce n’est pas normal.

- Oui, plutôt! Connaissez- vous son nom et d’où il vient?

- Il a dit s’appeler Hassan Sood et venir de Trivandrum dans le Kerala, mais nous n’avons rien vérifié, je crois.

- Même pour les chauffeurs ? Ils doivent avoir au moins un permis.

- Oui, c’est vrai, mais cela ne relève pas de moi.

- Le directeur Saxena semblait contrarié quand vous vous êtes approché pour parler.

- Il craint d’avoir des ennuis… et tient à ce que la version de cet incident soit celle d’un simple accident. Il ne voudrait surtout pas être tenu responsable de la mauvaise construction de l’échafaudage.

- Parce que vous pensez que cela pourrait être autre chose qu’un accident? questionna Madame Kumar surprise par la tournure que prenait cet entretien.


Monsieur Saxena s’avança alors vers eux avec un plateau garni de petits gâteaux multicolores et de tasses de thé fumantes interrompant abruptement la conversation tenue en sourdine.

Une demi-heure plus tard, les deux voitures quittaient le chantier. Entre-temps Madame Kumar avait pu remettre sa carte avec les coordonnées de son bureau à Gewee.

8


VEILLE DE LA FÊTE DE LA REINE







« Déjà dix heures! » s’étonna Pierre en ouvrant un œil. Puis, sans se lever, il alluma la radio : c’était l’heure des informations sur Radio-Canada. Aucune révolution n’avait eu lieu pendant son absence, et les chicanes entre Québec et Ottawa à propos de tout et de rien suivaient leur train-train habituel. Le Parti Rhinocéros avait accordé une conférence de presse durant laquelle il avait réclamé la reconnais-sance de trois langues officielles au Canada : le français, l’anglais et… l’analphabétisme! La météo, qui terminait le bulletin, prévoyait une journée ensoleillée avec un maximum de 12 degrés. Parfait!

Il sortit de son lit avec regret et, avant de préparer un café, décida de téléphoner tout de suite au bureau de Manuel. Comme c’était la veille d’un jour férié appelé fête de la Reine ou des Patriotes, selon l’allégeance politique, il était préférable d’appeler ce matin s’il voulait avoir des nouvelles de Manuel. Après avoir pesté contre la classification de certaines sociétés dans les « Pages jaunes », Pierre avait trouvé le numéro de téléphone d’Exsult et le composa :


- Exsult International, bonjour.

- Allo! Mon nom est Pierre Cayenne. J’aimerais parler au directeur du département de géologie, s’il vous plaît.

- Je suis désolée, Monsieur Cayenne, mais Monsieur Lucien Lacroix est en déplacement à l’étranger actuellement. C’est à quel sujet? Peut-être puis-je transmettre votre appel à quelqu'un d’autre qui pourrait vous renseigner.

- C’est au sujet de Monsieur Manuel Vargas. Je suis un de ses amis et j’aimerais savoir pour quand est prévu son retour à Montréal.

- Mon Dieu! Monsieur, vous n’êtes pas au courant?

- Non. De quoi s’agit-il?

- Monsieur Vargas a eu un grave accident il y a une semaine sur un chantier en Inde.

- Où est-il actuellement?

- Il est… décédé. Nous avons tous beaucoup de peine ici. C’était une si charmante personne! 


Après quelques moments de silence, Pierre se ressaisit et eut tout juste la force de remercier la secrétaire avant de raccrocher le téléphone.

Pierre ne pouvait retenir ses larmes- complètement effondré, comme s’il avait été mis knock-out. Dans sa tête déferlaient les images de Manuel, de son sourire éclatant, des moments heureux passés ensemble et, ne pouvant se contrôler, il se mit à sangloter comme un enfant. Il se rappelait leur première rencontre suite à une annonce affichée chez Priape, le magasin de vêtements et accessoires pour gays de la rue Sainte-Catherine : « étudiant latino sérieux et consciencieux, cherche à faire des travaux d’entretien ou donner des cours d’espagnol, pour boucler son budget ». Il manquait juste le mot « discret », habituel dans « ce type d’annonces », ce qui présageait que ce n’était pas pour tout autre genre de service.

Le visage de Manuel, avec ses yeux lumineux couleur noisette, sa peau à peine bronzée, sa voix chantante et ses francs sourires qui révélaient des dents étincelantes, avait tout de suite séduit Pierre. À la deuxième ou troisième visite, prétextant la chaleur qui régnait dans l’appartement, il s’était déshabillé progressivement en faisant le ménage pour finir complètement nu ou en « tenue adamique », comme disait Pierre. Lui, ayant participé sans hésitation à ce striptease, l’après-midi s’était terminée dans la chambre où Manuel s’était révélé être un amant tendre et fougueux. Ils étaient tombés vraiment amoureux et leur relation avait duré presque deux ans. Pierre réalisait qu’il n’avait jamais cessé d’aimer Manuel. Il avait provoqué leur rupture en raison de leur grande différence d’âge. Quel imbécile il avait été!

Il se ressaisit lentement. Non, ce n’était pas possible! Cette lettre de menaces, puis cet accident : Pierre pressentait que cela cachait quelque chose de terrible… Mais qui aurait voulu supprimer quelqu’un d’aussi gentil? Il se devait de découvrir la vérité.

Il ouvrit au hasard un des albums de photos qu’il avait prises avec Manuel, lorsqu’ils vivaient ensemble ici, ou lors de vacances. Il resta longtemps à regarder la photo de Manuel souriant, l’air heureux, sortant de la mer à Key West… Qu’il était beau!...

……….

Pierre se dit qu’il devrait maintenant appeler Eduardo, le colocataire de Manuel, pour lui demander s’il était au courant du drame.

En apprenant la terrible nouvelle, Eduardo se mit lui aussi à pleurer.


- Manuel, un si chic type! La vie n’est pas juste… et personne ne m’a mis au courant.

- Dis-moi, Eduardo, est-ce que Manuel t’avait parlé ou écrit à propos de quelque chose de bizarre, comme des menaces depuis qu’il était en Inde?

- Non, mais j’ai reçu ici, il y a quelques jours, une grosse enveloppe adressée à son nom et c’est son écriture qui est sur l’enveloppe.

- Il s’était envoyé quelque chose à lui-même?

- Oui, c’est ça. Que dois-je en faire?

- Attends, je viens te voir; je serai chez toi dans une heure environ, si cela te va?

- Oh oui, j’allais justement te demander de venir pour parler un peu, je suis sous un tel choc! À tout à l’heure, donc, je t’attends.


Pierre marchait de long en large dans son appartement, c’était sa façon habituelle de se calmer. Passant devant son bureau, il vit les rouleaux de fax répandus sur le plancher et se rappela qu’il y en avait un qui avait été envoyé la veille par Hillary. Le rouleau était resté par terre avec les autres : il faudrait qu’un jour il trouve un meilleur système de réception. La plupart des fax étaient de la publicité pour des cours ou des conférences; il finit par retrouver celui provenant de sa grande amie de New York. Hillary Houston était directrice de certains programmes d’aide des Nations Unies pour le Sud-Est asiatique. Ils s’étaient connus lors d’une mission en Inde et depuis étaient restés en contact - pour améliorer son français, disait-elle en rigolant. Dans son fax, elle lui demandait de l’appeler à son retour et terminait par une signature tarabiscotée avec un petit dessin de personnage hilarant, comme elle avait coutume de faire pour ses amis francophones.


9


RUE SAINT-HUBERT







L’appartement que Manuel avait partagé jusque là avec Eduardo était situé rue Saint-Hubert, juste au nord de la rue Sherbrooke à deux pas du Parc La Fontaine. Dans cette partie du Plateau Mont-Royal, la rue, qui devrait s’appeler plutôt boulevard, comporte de larges trottoirs plantés d’érables majestueux. De chaque côté, de nombreuses mai-sons victoriennes du début du vingtième siècle en pierre de taille grise, avec des vitraux colorés en imposte et des portes massives avec vasistas en verre taillé, témoignent de l’ancien caractère bourgeois de ce quartier. Des escaliers extérieurs en fer forgé, typiques de l’archi-tecture de Montréal, montent en spirale jusqu’au deuxième étage.

Pierre s’arrêta devant leur maison, une des plus belles de la rue, classée « maison patrimoniale » et grimpa les trois étages. Il n’eut pas besoin de sonner; Eduardo l’attendait derrière la porte, les yeux rougis.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.


- C’est terrible, un type si bien, je n’arrive pas à y croire… eut de la peine à dire Eduardo.

- Moi non plus, tu sais. Je tenais encore beaucoup à lui, même si nous ne nous voyions plus très souvent. 


Ils s’assirent au salon, près de l’oriel donnant sur la rue. Le soleil passant à travers la fenêtre donnait un air paisible à la pièce malgré la tristesse qui y régnait.


- Veux-tu quelque chose à boire? dit Eduardo tout en reniflant.

- Juste un verre d’eau s’il te plaît.

- Moi aussi c’est ce que je vais prendre; j’ai la gorge sèche. 


Eduardo revint de la cuisine avec deux verres d’eau inégalement remplis et une grosse enveloppe brune.

 - Oui, c’est bien son écriture, avec sa façon particulière de terminer les mots comme s’il voulait qu’ils s’envolent… Cette enveloppe voudrait dire qu’il craignait que son contenu soit trouvé là-bas ou dans ses bagages à son retour, émit Pierre après avoir examiné longuement l’enveloppe.


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