Excerpt for Je veux qu'on sache ! by Julien Vertier, available in its entirety at Smashwords


Julien Vertier











Je veux

qu'on sache !




















Éditions Dédicaces


















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à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte






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Julien Vertier










Je veux

qu'on sache !

















INTRODUCTION



(Justice ! )


(Un putain de pavé

dans une putain de mare)




Je m’appelle J.V. Julien Vertier. Un nom pour le récit que je vais vous livrer. Parce qu’il est obligatoire de ne pas citer les vrais noms des gens, afin d’éviter qu’on reconnaisse certaines personnes. Alors, le mien comme celui des personnes qui vont émailler ce récit (sauf exceptions « incontournables ») seront tous des patronymes d’emprunt. Mais un prénom et un nom, même si ce ne sont pas réellement les miens, donnent le sentiment de suivre le destin d’un être humain, bien plus que deux initiales. Tous les autres noms (de lieux essentiellement, donc), eux, seront les vrais. Parce que l’histoire que je vais vous raconter est authentique. Tout ce que j’ai pu placer d’authentique est mis parce que j’ai voulu que les lecteurs et lectrices se sentent à ma place ; qu’ils et elles vivent ce que j’ai vécu. Qu’ils et elles sentent que tout est vrai. C’est d’ailleurs dans cet esprit que j’ai voulu les initiales J.V. pour mon nom d’emprunt : deux initiales d’un surnom donné par un copain il y a des années… Pourquoi JV lui avais-je demandé ? « Parce que JV c’est toi : je veux, je vais ; joyeux, vrai… ; justice, valeurs… ». Pour qu’on me reconnaisse à travers des valeurs inaltérables à mes yeux à défaut de mon nom véritable.


Je vais donc, sous ce nom d’emprunt de J.V. ou Julien Vertier, vous raconter l’histoire que j’ai vécue. Je vais vous raconter ma descente aux enfers. Ma double descente aux enfers, en fait. Sur une durée diabolique. Et ce qui l’a causé et permis. Quelque chose que je n’aurais peut-être jamais cru si je ne l’avais vécu. Que j’ai même du mal à croire bien que l’ayant vécu ! Je vais vous raconter jusqu’où cela m’a entraîné dans la souffrance et la résistance ; comment je suis véritablement ressorti de la mort, après – comme la formule m’en est venue – qu’elle m’ait avalé puis « dégueulé » ; comment, aussi, j’en suis arrivé à rédiger ce récit – avec une narration au quotidien de sa rédaction… autant que j’ai pu le faire. Et comment s’est passée l’écriture jusqu’au point final.


Je vais aussi voire surtout vous raconter mon combat. Combat au-delà de tout – ce que je crois être bien placé pour dire du fait que je suis quelqu’un qui (en tant que baroudeur-aventurier en solo) ai développé des facultés particulièrement grandes à repousser mes limites et faire preuve d’emprise sur moi.

Ce récit, c’est mon histoire au cours des huit à neuf dernières années (depuis le printemps 2001). Histoire d’une première tragédie suivie d’un rétablissement de l’ordre du miracle (façonné néanmoins à la volonté et dans les pires difficultés) ; rétablissement volant en éclats en raison d’une deuxième tragédie – deux tragédies dans lesquelles j’ai été victime, abandonné tant par nos merveilleux concitoyens que par nos formidables pouvoirs publics… Histoire –donc –, surtout, d’une lutte. Lutte pour renaître d’un état invi-vable après un accident géré de façon catastrophe mais surtout pitoyable – et honteuse. D’abord. Lutte de cinq années pendant lesquelles à chaque avancée infinitésimale j’ai dû composer avec plus de solitude et faire preuve de plus d’abstraction et de force mentale. Lutte que j’ai dû reprendre alors que je me croyais sorti de l’enfer. Je n’avais rien vu ! J’ai dû en entreprendre une deuxième (à laquelle, je suis convaincu que je n’aurais jamais eu à faire face si les services municipaux parisiens et/ou de mon arrondissement avaient fait un minimum de travail responsable en matière de logement entre 2001 et 2006). Cela, pour des raisons stupides (de nuisances rares mais terriblement meurtrières) à l’origine, plus déplorables ensuite (la gestion de ce drame sans fin). Raisons multiples que je dénonce ici. Qui m’ont ainsi entraîné à mener une nouvelle lutte. Plus extrême et plus infernale que la précédente. Lutte, d’abord, pour ne pas laisser ma peau. Puis pour essayer de ressusciter une deuxième fois. Sans reconnaissance de victime ni aide aucune. Jamais au jour où j’écris. De fait : à mener une sorte de troisième lutte que je ne me voyais jamais mener et que j’ai un jour nommée pour moi « le dernier combat après l’ultime ».

Ce récit, c’est aussi un véritable procès de société, une dénonciation d’ignorance, d’incompétences, de peurs, de fautes (graves), de dérobades, de mépris… et d’autisme choisi. C’est le récit d’un massacre aussi stupide qu’évitable mais qui s’est produit parce que touchant quelqu’un de faible, démuni et isolé. Parce qu’à Paris, en France, au XXIe siècle… C’est le genre d’histoire qui est censée ne jamais arriver. Qui n’arrive jamais et si elle arrive, elle fait des morts ou laisse les gens dans un tel état qu’ils ne peuvent raconter. Le hasard (ou ce que chacun voudra) et une force rare ont fait qu’après vingt mois de rétablissement – grâce surtout à une thérapie asiatique – et d’un repos tout relatif, j’ai recouvré des capacités pour raconter les tenants et les aboutissants d’un enfer suivi d’un autre enfer. Cela, en m’appuyant sur des notes prises à la volée à partir de « prétendues » vacances en Pays Basque à l’été 2008.


Afin de faire comprendre et sentir au mieux ma façon de faire et à quel point j’ai pu repousser mes limites, j’expose, au passage, comment j’ai développé les bases d’une maîtrise personnelle tant physique que psychique et j’expose comment j’ai employé et même repoussé ces maîtrises jusqu’à l’inconcevable pour résister physiquement – ainsi que la force mentale absolument démentielle qu’il m’a fallu pour tenir, rester vivant (ou si peu – et pour combien de temps et dans quelle situation ?)… Je démontre aussi à quel point les « planqués » qui ont peur de la Justice sont près à se retourner contre les plus faibles (– d’abord par lâcheté ?… Beaucoup par lâcheté ! Plus particulièrement par peur d’avoir des ennuis). Je démontre comment les victimes faibles risquent parfois encore plus que les coupables en demandant justice. Je démontre la formidable méconnaissance de certains phénomènes qui tuent et l’équipement inadapté aux nécessités (l’Etat ou ses représentants pourraient donc ne pas être en conformité avec la loi ! Tiens, tiens !). Je démontre le refus de se responsabiliser ou d’obéir à des devoirs civiques implicites de bien de nos concitoyens (qui ne seront pas les derniers à pousser des cris d’orfraies ayant fait dans leurs couches s’ils sont victimes demain) et la véritable mission impossible de rencontrer des responsables dignes de ce nom (espèce en voie de disparition – aïe, aïe, aïe ! Que faut-il faire pour ces gens ?) tant dans le public que dans le privé. Je fais, en annexe, une liste de quelques questions qui fâchent (toutes, il faudrait un livre entier !)…


Je raconte, entre autres, comment j’en suis venu – eh ! Oui ! – à hurler à la mort de douleurs physiques puis psychologiques alors que des attestations (de particuliers mais aussi médicales) avaient alerté sur la dégradation constatée de ma santé et le lien plus que probable avec le calvaire spécifique dont j’étais victime. Et pourquoi je pleure et hurle encore presque toutes les nuits depuis deux ans et demi ; comment l’insoutenable a été « renouvelé ».

Je raconte encore comment j’ai étouffé toutes mes réactions fortes, violentes, de colère et masqué celles qui montraient trop de détresse ; comment je suis resté outrageusement maître de mes réactions extériorisées face au pire – et combien je le regrette, et combien je conseille à quiconque dans une situation similaire de faire, EN AMONT (c’est à dire : avant avoir subi l’irréparable), sa propre justice… Et cela, quelles que puissent être les conséquences pénales.

Et je raconte; pourquoi je suis sans doute – sauf ensemble de miracles – condamné par ce dont j’ai été victime (fait puis fautes des services publics), à court ou moyen terme...

Je raconte pourquoi je demande justice – tant pour moi que pour ma famille.

En « balançant », comme j’en ai fait un sous-titre (qui ne sera peut-être pas conservé comme tel) de cet ouvrage, « un putain de pavé dans une putain de mare ». Tant mieux si ça éclabousse ! Si seulement ça permettait de faire un peu de nettoyage ! Ce qui, hélas, est loin, d’être certain !

Maintenant, je vous emmène là où on n’emmène pas, là d’où on ne revient, en principe, pas.

Vous venez ?


AVANT-PROPOS







Avant de vous entraîner dans mon histoire, j’ai pensé utile d’exposer trois grands points qui font que vous allez trouver ce récit sous cette forme « finale ».


A/ un récit autobiographique présentant plusieurs aspects spécifiques


Ce récit a été rédigé dans des conditions très particulières qu’il convient que le lecteur / la lectrice ait a l’esprit.

Ainsi :

  • 1/ lorsque je me suis lancé dans la tentative de raconter l’incroya-ble massacre humain que j’ai dû subir et, de là, non dans pas le combat mais dans les combats démentiels que j’ai été dans l’obli-gation de mener, enchaînés sur de nombreuses années de ma vie, j’avais perdu beaucoup de capacités cérébrales et donc peinais beaucoup à exprimer mes idées lorsqu’il s’agissait d’évoquer un enchaînement d’actions ou de faits ; cela, en fait, bien plus encore que je ne pensais. Il m’a fallu recommencer et recommencer n fois un travail intellectuel pour parvenir à arriver à un résultat qui se tienne. Ce qui fait que l’œuvre finale est le résultat de plusieurs moutures… travail recommencé sur plusieurs années.

  • 2/ si mon cerveau abîmé ne me permettait que bien mal d’expri-mer des idées un peu complexes, en revanche, je parvenais assez bien à exposer une impression immédiate ou un ressenti immédiat. Je me suis aussi rendu compte que j’avais besoin d’exprimer ces impressions ou ressentis ; cela, non seulement pour reconstituer mes capacités intellectuelles mais aussi pour plonger mes pensées dans l’écriture (dans le travail de rédaction qu’on peut encore appeler « de travail technique ») afin de ne pas regarder la réalité tant elle était destructrice. Cela m’a conduit à mener une écriture « sur deux fronts » en parallèle : d’un côté le quotidien (les conditions) évolutif (/évolutives) d’écriture de mon histoire, de l’autre côté les phases de mon histoire ; les deux étant étroitement imbriqués. Ceci fait que le récit se compose de parties en écriture normale (pour le fond de l’histoire) et en italique (pour le quotidien d’écriture).

  • 3/ d’ordinaire lorsque quelqu’un se lance dans le récit d’une tragédie, celle-ci est arrivée à son terme ou bien à un terme qui permet d’avoir du recul sur l’ensemble de ce qui s’est produit ; donc d’en « calibrer » les phases en chapitres en fonction d’une fin. Dans mon cas, l’épreuve s’est prolongée alors que j’écrivais ; ainsi, le temps mis pour écrire m’a amené à raconter, à témoigner de bien plus de choses que je ne l’imaginais au départ.

  • 4/ par ailleurs, il est (quasi-)certain que personne n’a jamais raconté ce que je raconte et que personne ne le fera jamais plus. Si j’y parviens (tant mal que bien), c’est non seulement parce que j’ai survécu grâce à des aptitudes développées lors d’expéditions en solo à repousser mes capacités de résistance et d’emprise sur moi, parce que j’ai profité du magnétisme quotidien dans une thérapie asiatique et parce que j’ai trouvé dans une première phase de cinq années de reconstruction les moyens et la lueur infime génératrice d’espoir de parvenir à me rétablir une deuxième fois. Il fallait aussi une nature d’auteur (ce que je suis mais de chansons et de scénarios) pour écouter son corps, ses réactions et pour analyser alors que son organisme est en train de s’effondrer ou que l’on est en train de mourir…


Je vous raconte ce que j’ai vécu comme une sorte d’aventure que j’aurais aimé ne jamais vivre à travers un récit, proche d’une forme journal (confidentiel d’une personne).


B/ Pourquoi ce titre « Je veux qu’on sache ! » accompagné de deux sous-titres ?


Ce titre – qui est un coup de poing sur la table évident – correspond au fait que je veux qu’on sache d’une part, tout ce que j’ai vécu, comment et pourquoi, et, d’autre part, comment j’ai réussi à rédiger ce témoignage jusqu’à sa version finale. C’est également pour ouvrir les yeux sur des aspects ignorés ou sur lesquels on ferme les yeux et pour que les gens auxquels on permet de fermer les yeux (notamment sur le mal qu’ils causent) regardent en face ce qu’ils ont engendré – ce dernier point parce qu’il n’y a rien de pire que d’être gravement victime sans être reconnu victime mais aussi parce qu’il est insupportable que les responsables n’aient même pas l’esprit marqué du mal qu’ils ont causé.


La rage qu’il m’a fallu pour parvenir à accoucher de cette œuvre a été à un point tel une illustration de cette idée que « Je veux qu’on sache ! » en est devenu définitivement le titre. Auparavant, cependant, bien d’autres idées de titres avaient germé. Tous mordants et évoquant ce qui a engendré les combats démentiels que j’ai été contrait de mener sans discontinuer. Ce que, donc, je veux qu’on sache. La liste en est kilométrique. Quelques exemples :

  • comment je ne suis pas devenu fou (n fois)

  • comment je ne suis pas mort (n fois)

  • comment je me suis reconstruit (deux fois)… en grande partie

  • comment je n’ai pas dérapé violemment ni tué

  • comment je ne me suis pas suicidé – et n’ai pas suicidé ma mère (notamment)

  • quelles effets et souffrances génèrent certaines nuisances qui ne sont pas que des bruits à pus de 80 décibels… et comment cela broie les organismes les plus résistants - et comment cela en vient à tuer un homme.

  • comment on peut réussir un (lent et progressif) miracle physique- et comment on peut le ruiner

  • quelles interrogations, quant au comportement à adopter, pose ce que j’ai vécu (sachant ma résistance exceptionnelle, l’emprise tout aussi exceptionnelle que j’ai sur moi). Notamment la question de devoir faire justice soi-même dans certains cas

  • le comportement réel de nos responsables (dont politiques)

  • la personne devenant handicapé et le logement social à Paris


Les sous-titres évoquent le cri pour une justice rendue de plus en plus illusoire et un coup de gueule à l’encontre des personnes et organismes qui ont permis tout cela (le pourquoi, dans les deux cas, étant dans le titre général).

Par ailleurs, si j’ai opté pour ce titre, la colère qui m’a été impulsée par ce que j’ai vécu et l’humour grinçant que cela a fait naître en permanence chez moi m’ont inspiré un message final inspiré du titre précédent «  J’irai m’aco-quiner avec Satan pour qu’il s’occupe de vous ».



C/ Une découpe en parties et chapitres spécifique


L’écriture de ce récit comme l’histoire que j’ai vécue ont été deux luttes monumentales. Chaque épisode est un round disputé jusqu’au bout de mes capacités du moment – qui sera donc retravaillé et retravaillé n fois avant d’atteindre une forme (assez) claire. Cela m’a amené des formulations évoquant un combat de boxe dans la structure de ce livre. Ainsi, chaque partie est nommée « combat » et chaque chapitre est nommé « round ». Avec cette spécificité : les combats ayant été enchaînés, les numéros des rounds ne recommencent pas à zéro (ou à un) à chaque combat mais sont aussi enchaînés.


PREMIER COMBAT



Situation au 30 août 2006

(Retour sur un instant entre deux enfers

depuis de prétendues vacances en Pays Basque)



* Nota : tous les coups de gueule que vous allez trouver dans ce livre à l’encontre d’untel ou d’unetelle sont entre guillemets pour bien faire comprendre qu’il s’agit là de transcrire des coups de colère poussés à un moment x ou y ; il s’agit ici de les retranscrire non pour attaquer un individu mais pour montrer ce qu’ont pu causer les « conneries » des uns et des autres.



ROUND N°1

6 août 2008

Deux années d’enfer (et plus) remontent à la surface



6 août 2008.

Je suis seul dans mon wagon de tête du « topo » de l’Euskotren.

On s’arrête. Nationarteko Zubia.

Le moteur produit une trépidation électrique qui ébranle la coque de ferraille de l’étroit wagon.

On repart. Sur la voie unique qui relie Hendaye à Irun – où elle devient double jusqu’à Donostia (ou San Sébastian).

Irun. Des gens montent.

Mes larmes n’ont pas séché. Je cherche à les cacher aux arrivants. Mais c’est peine perdue. En fait : inutile. En effet, elles sont toutes à l’intérieur. Mes yeux sont grand ouverts comme pour leur permettre de sécher, comme pour permettre au feu du soleil de brûler les souffrances de « mon » intérieur.

Si mes larmes ne se voient pas « concrètement », je sais que cette voyageuse, qui vient de s’asseoir à quelques sièges dans le sens opposé du mien et a croisé mon regard en chaussant ses lunettes, a perçu ces larmes qui ne mouillent ni mes joues ni mes rétines. Elle a mis des lunettes noires. Comme par pudeur pour moi…

Et voilà : nous roulons.

Désormais sur le réseau basque espagnol, le train n’est plus agité par les mêmes trépidations. Mon corps se détend avec le vent qui s’infiltre par les fenêtres. Oui : avec le vent qui s’infiltre… Mais surtout avec la fin de ces maudites vibrations électriques.

La vérité est que l’enfer venait de retraverser soudain tout mon être, agitant mon cœur et tout l’intérieur de ma boîte crânienne. L’enfer…


C’était la fin août 2006. Deux ans bientôt…

Depuis le printemps 2001, j’avais entrepris de recouvrer une santé, une vie ; de me reconstruire quasi-intégralement. J’avais entrepris un miracle ; je touchais au but…

Je n’imaginais pas ce qui allait se produire. Jamais je n’aurais imaginé cela. Ni l’événement, ni la forme – les formes –, ni la durée, ni…, ni…, ni… Ni, surtout, à quel point Paris était mal organisé pour les nuisances liées aux bruits et, plus encore, aux trépidations. Ni l’incurie déshumanisée, inconsé-quente et – je ne peux pas ne pas dire le mot que je pense : – criminelle des services publics (dont ceux d’une mairie prétendument à l’écoute de ses concitoyens à commencer par les plus fragiles). J’avais oublié que le bruit tue ; je l’avais entendu dire mais je pensais être dans un endroit suffisamment « civilisé » pour que si une nuisance grave de cette nature se produisît, j’aurais une solution qui s’offrirait à moi sans trop de dégâts à craindre… Je ne pensais donc pas que j’allais entreprendre, ensuite, une lutte absolument démentielle pour faire reconnaître, malgré les évidences sinon criantes du moins manifestes et confirmées par un nombre conséquent d’attestations explicites et se recoupant, mon côté victime d’un comportement devenu « homicidaire » (je trouve le terme bien mieux adapté que meurtrier). Ni devoir aller chercher, chercher et chercher encore et encore des attestations sur ce qui est vrai, a été vu, constaté, etc. par des honnêtes gens (enfin !…)… Je n’aurais jamais voulu concevoir que moi, qui avais pourtant l’habitude de repousser les limites du corps et de certaines souffrances physiques (lors d’expéditions aventure), je serais amené à repousser ces limites physiques et mentales à un point si atroce. Et, si je ne l’avais vu, constaté, je n’aurais pas pu concevoir, même pour une fiction, que la justice pour les plus démunis, sinon en France du moins à Paris, soit à ce point quelque chose du domaine de la très mauvaise farce.

Fin août 2006, j’étais à l’orée d’une descente aux enfers interminable, aux conséquences directes monstrueuses et indirectes tout aussi abominables. Des choses allaient arriver à l’homme que la Sécurité Sociale avait reconnu en 2003, après deux ans de progrès, handicapé en première catégorie et que j’étais encore à ce moment-là. Des choses qu’on ne raconte pas. Qu’on ne pourrait jamais raconter : c’est trop pour notre pudeur, pour les retentissements sur nos proches ; trop tellement de choses !... Sauf !… Sauf : quand la démesure est telle et le désespoir si extrême qu’il ne reste plus qu’une chose à faire: raconter tout.


Alors, voilà.

Voilà :


Malgré mes réticences, malgré l’impact émotionnel sur mes rares, derniers, proches, malgré les critiques de gens qui ne verront jamais que ce qu’ils ont forgé leur esprit à voir (et à ne pas – jamais ! – voir), malgré l’amertume de certains ou certaines qui auraient préféré que tout cela reste pudiquement caché et la colère d’autres qui vont se sentir montrés du doigt et auront probablement, parfois, la tentation d’utiliser un pouvoir supérieur au mien pour rabattre mon caquet (voire faire pire), nous y voici.


Depuis mon train basque, je vous ramène à la fin de l’été 2006, pour exposer, d’abord, l’état dans lequel je me trouvais à cette époque. Pour exposer l’événement qui m’a fait basculer dans un nouvel enfer, plus démentiel que le précédent et les cinq années que j’avais passées à en sortir, à bâtir un miracle de toutes pièces. Pour exposer une des suites maudites de ce maudit événement… Car il perdure – sous une (voire des) forme(s) différente(s), mais oui : il perdure.


* Nota : à partir de ce chapitre vous allez trouver deux formes de narration : l’une en écriture normale, l’autre en italique. A celle « normale » va correspondre le récit (passé) de ce qui m’est arrivé ; à celle en italique va correspondre le contexte dans lequel je suis amené à raconter cette histoire (qui continue à se dérouler alors que je tente de rédiger).



ROUND N° 2

État fin août 2006

Retour sur une extirpation (supposée) de l’enfer en cinq années


Le topo file. Traverse une grosse conurbation dans laquelle les immeubles modestes, entassés pêle-mêle, semblent avoir poussé partout autour de la ligne dès qu’on a trouvé une place pour construire. Il y a quelque chose d’oppressant dans ce décor qui vieillit mal et rend déjà vieux le récent. Quelque chose n’éveillant surtout pas l’intérêt de l’œil. Je peux me laisser aller à rédiger toutes les sensations qui affluent du fond de moi et que j’ai besoin de libérer.

Tout en continuant ma journée de (prétendues) vacances d’été, je me mets à rédiger en gardant cependant un œil attentif afin de capter tout élément qui donnerait une valeur de vacances à ce séjour en Pays Basque. Cette coupure avec la giga-pression quotidienne était devenue un impératif absolu ; pression que j’avais cru connaître lorsque je travaillais dans un contexte très tendu toute l’année... Doux moments de jadis ! Dire que ce n’était que ça !

Où m’emporte donc ce tren ? Vers quel soubresaut imprévu de mon existence ? A la fin de l’été 2006, je pensais être dans un « one-way » sinon pour le paradis du moins pour une de ses petites variantes. Au cours des deux dernières années, je me suis retrouvé dans un « one-way » pour l’enfer... Tiens ! Justement, à propos de« one-way pour… », laissons courir ce train de l’Euskotren sur sa voie plus ou moins parallèle à celles de la RENFE, le réseau des trains espagnols ; je vais essayer d’exposer l’état dans lequel je m’étais retrouvé à l’orée de septembre 2006… de la manière que mon cerveau choqué, esquinté et encore perturbé de quelques trous de mémoire et de zones de flou parvient, en ce jour, à retrouver les choses :


30 août 2006. Paris.

Les ateliers d’auteurs, stage intensif « de septembre » commencent. Recommencent pour être précis – mais c’est un détail du sous-ordre des détails par rapport à l’histoire au-delà de l’imaginaire des auteurs que je vais bientôt commencer à vivre...

30 août 2006, donc.

C’est désormais une habitude pour moi que ces ateliers d’auteurs. En fait d’auteurs : surtout d’auteurs de chansons. Un moment à la fois de détente et de (relative) tension, devenu plutôt une distraction pour moi ou pour mieux préciser ma pensée : un exercice divertissant. Un moment, cependant, de travail. Un moment de rigolades aussi. Moment d’apprentissage et de perfectionnement ; de tout un tas de petites choses infimes mais infiniment importantes pour 20 à 25 manipulateurs de mots sur des musiques ou des mélodies, pour 20 à 25 travailleurs, perfectionnistes, artisans de la chanson à texte. Pour moi, pour moi uniquement : une forme de retour à la vie… Un retour à la vie commencé en septembre 2001…

30 août 2006… La date résonne en moi comme un gong aux répercussions infinies !

30 août 2006… A cette date, je ne suis pas l’être le plus joyeux du monde mais…

Mais !

Mais, en ce jour du 30 août, j’ai conscience que j’ai recouvré une capacité d’élocution, une capacité de structuration des idées ; que j’ai recouvré un sens de la plaisanterie, certes toujours immuablement actif, mais désormais plus libéré… ; que j’ai recouvré… J’ai conscience et je me dis, pour me motiver un peu plus, que j’ai repris pied dans la vie normale. Du moins quelque chose de proche la vie normale… Et n’ai qu’à finir de poser le second pied.

C’est dingue à quel point une sensation perturbatrice s’empare de tout mon être à la formulation de ces mots : « vie normale » ! C’est à la fois des images furtives qui viennent imprégner l’esprit et puis un vide ou plutôt un néant… Un tumulte intérieur fou où tout se mêle. Il me faut me redresser et bien m’adosser dans mon siège pour respirer profondément. Qu’il est désagréable d’être là et se savoir peut-être observé, sondé par les gens, avec cette expression de malaise que je ne peux masquer ! Je regarde au dehors pour donner le change…

Pasaia ! On vient de passer à Pasaia ! Avec le tren ! Avec le train !… Et dire que j’avais galéré en bus il y a deux jours pour m’y rendre. Pour aller voir le port d’où est parti Lafayette afin d’aider les indépendantistes à se libérer du joug anglois et à devenir le pays indépendant des Etats-Unis d’Amérique ; pour aller voir une des maisons de Victor Hugo ; pour aller voir... Mais je digresse !

Revenu à la réalité du jour, mon esprit était parti à vau-l’eau. Il avait glissé le long des eaux de ce long estuaire magnifique et, à son entrée dans les terres, horrible à la fois ; cadre naturel intact merveilleux et port contemporain de traitement de tout ce qui est sale : des métaux rouillés à l’anthracite… Un lieu dans lequel mon cœur et mon esprit se retrouvent : entre nature joyeuse, expansive, toujours prête à faire sourire ou rire le premier individu que je croise (surtout si c’est une femme un tant soit peu jolie ou sympathique, je le confesse) ; entre, donc, nature joyeuse, d’une part, et lourdeurs tristes, tristesses grinçantes et acidités destructrices, d’autre part… Parti revisiter les méandres bourbeux de ces sept dernières années. Sept…MES sept…Ouais !…

Allez ! Retour à l’exposition de mon état en fin d’été 2006 !

30 août 2006, c’est reparti pour rédiger un texte de chanson tous les deux jours !

Un texte tous les deux jours… Pour moi, souvent deux textes en fait, quand je n’en ponds pas plus – pour moi seul… Car, à cette époque, j’aide une apprentie auteure* et je passe plus de temps à lui faire accoucher une idée de sujet et à mettre en forme le tronçon naissant d’idée que pour mes textes à moi. Qu’importe : j’aime donner aux autres et cela me permet de prendre du recul sur la technique et surtout de prendre conscience que je recouvre des facultés qu’un accident bien bête du printemps 2001 m’avait fait perdre. Cinq ans ; cinq longues années de reconstruction pour, enfin, voir le bout du tunnel ! Pour sortir de quelque 1800 jours « hors la vie » !… Alors, ça me rend heureux : heureux de ce renouveau manifeste, concret ; heureux de recom-mencer à communiquer avec les gens ; heureux de donner de moi-même ; heureux d’avoir des retours des autres – petits mais formidables… Heureux quoi : simplement heureux de trois fois rien. De ce que la plupart des gens trouveraient trois fois moins que rien : des regards d’estime faible mais réelle, des embryons d’amitiés (avec les valeurs que l’on voue aux amis plus qu’aux simples copains), une estime personnelle (réduite, encore, mais formidable) ; des, une, un… de toutes petites choses, sans valeur pour la majorité des gens de notre société, mais inestimables non seulement pour moi mais, j’ai tendance à le penser, pour toute personne fragilisée… Et, j’ai envie d’ajouter : pour toute personne attentive aux valeurs humaines. Il en reste peu mais il en reste…

Fin août-début septembre 2006, donc, un avenir digne de ce nom semble… semblait à nouveau se présenter en filigranes devant moi. Avenir pas nécessairement facile… Mais peu importe après cinq années à « écrire » un véritable miracle tellement porteur, tellement « achieving » pour dire, encore, les choses avec le terme à mon sens le plus adapté (achieving : formulation anglo-saxonne porteuse des sèmes d’aboutissement, d’accomplissement, de réalisation, de « fin heureuse »).

En effet : même si je ne suis encore que ce semblant d’être humain, encore fragile mais « normal »  (j’insiste sur les guillemets à normal non pour un effet de style mais pour dire ici : « dans la norme des gens capables de faire par eux-mêmes ce que les autres sont capables de faire naturellement, sans se poser de question ou souffrir d’un doute terrible, d’une angoisse ou moins prosaïquement : de souffrances ou dysfonctionnements rendant les actes banals quotidiens impossibles ») ; même si…, j’ai le sentiment d’avoir gravi/su gravir un véritable Himalaya pour atteindre ce résultat. Alors, si on a su faire ça…


* Eh ! Oui : maintenant le féminin « auteure » existe – ce que l’ordinateur semble ignorer à ce jour !


Et, parmi les éléments qui m’avaient permis de grimper cet Himalaya, combien je remerciais ce stage d’auteurs de m’avoir permis de me reconstruire, de permettre encore à mon cerveau de recouvrer des fonctionnements qu’il avait perdus en 2001 ! Et l’en remercie encore.

Oui : aux derniers jours d’août 2006, j’ai la conviction, malgré l’enfer que j’ai vécu, que je touche à la fin de l’enfer. D’ailleurs, malgré tout un tas de souffrances encore à vif, je ne me sens plus en enfer. Je repense inévitablement encore à ces cinq années de soins assez empiriques, à tout ce qui s’est produit pendant ces cinq années et qui restera toujours plaies ouvertes en moi, mais la projection sur une vie vraie – avec tout ce que cela signifie, avec toutes les significations de chaque petit détail – est tellement plus forte. Je vais revivre, vous comprenez ? re-vivre !!!

Je suis fatigué, épuisé par tant d’efforts, mais porté par les lueurs d’un renouveau. Je suis encore fragile mais « dopé » par mon ascension de mon Himalaya.

Je suis dans la confirmation de mon renouveau. Je dois écrire des textes courts. Confirmer que mes neurones me permettent à nouveau de faire passer mes intentions de dire ce que je veux dire ; et, cela, avec un certain style propre à l’art d’écrire des textes de chansons. Le reste, je ne le remarque qu’à peine. L’aboutissement de ma reconstruction crée une focalisation qui constitue en moi une sorte de carapace relative, une insensibilité jusqu’à un certain point à ce qui peut me toucher de l’extérieur. Je vais vers la fin de la parenthèse interminable de ma vie ! Tout le reste est secondaire. Je termine ma reconstruction !


A ce stade, je vais faire une (autre) parenthèse. Une parenthèse sur ce qui s’est produit en 2001. Et parler rapidement de ces cinq années de reconstruction. Parce que sans cela ce dont je vais être victime à partir de l’automne 2006 n’a pas la même démesure.



PARENTHÈSE 2001 - 2006


Tiens ! Le topo repart dans le sens inverse !

Tout à mes pensées, je n’ai pas remarqué que j’étais arrivé à l’ « ultima parada », à San Sébastian. Je regarde le plan et constate que pour retourner au centre, il me faut descendre au stade de San Sébastian, là où Reynald Denoueix, ancien entraîneur du Football Club de Nantes, a officié, là où l’équipe de rugby du Biarritz Olympique a disputé un de ses matches de coupe d’Europe. Au moins cinq minutes de train à (sa) grande vitesse ; soit beaucoup à pied… Je descends vite. Plus de vingt minutes à passer avant de reprendre le train suivant pour aller au cœur de Donostia. Rien à faire là. J’inspire les fragrances de ces grands matches pas bien lointains et leur cadre qu’autrefois j’aurais aimé découvrir… Que faire ? Ecrire ? J’essaie mais je suis trop tendu pour reprendre le cours de mes pensées. J’espère profiter de ce semblant de vacances que je me suis autorisé – et visiter la plus belle ville côtière du Pays Basque espagnol est l’une des très rares choses que je puis me permettre, alors : ne pas rater le topo suivant ! Et ne pas marcher plus qu’il n’est indispensable, car je suis déjà à une moyenne de vingt bornes (au moins) à pied chaque jour !

Vraie belle ville que San Sébastian ! Qu’est-ce que je l’aurais appréciée si mes moyens n’avaient été si infimes, si mes douleurs physiques n’avaient été si promptes à revenir et à gâcher la plupart de ces petits plaisirs, si des pensées pernicieuses et parfois insoutenables n’avaient cet élan de ressac que les vagues qui arrivent sur la Concha (la grande plage de San Sébastian aux « digues » naturelles) ne connaissent sans doute qu’exceptionnellement !

Oui, belle ville que San Sébastian. C’est ce que je me dis en repartant vers mon camping en terre française, à des kilomètres de la gare la plus proche, alors que je n’ai que mes pieds pour m’y ramener… sous des nuages qui ne me disent rien qui vaille… Mais qui me ramènent à 2001 et à mes cinq ans de rétablissement « laissés » (à passer en revue) en gare de banlieue de San Sébastian.

De retour sous ma tente, je sors le cahier que j’avais prévu à cet effet, reprends stylo et crayons de papier, écritoire avec support métallique et feuilles volantes. Je me sens animé d’un mélange bizarre de besoin de rédiger, d’envie de rédiger et, aussi, de ne pas replonger dans cette période noire (élément d’autant plus douloureux qu’elle perdure sous une autre forme)… Et puis de – comment dire ? Oui : – d’une confuse envie de vomir… De vomir tout cela et de vomir tout court. Et tout ça va venir de façon très compulsive. Comme… des vomissements.


Voici ces écrits compulsifs, ces « vomissements ». Voici un bref instant d’accident et cinq années de  reconstruction :


2001. Printemps 2001.

Jour de printemps. Nuit de printemps… Instant de nuit de printemps.

Instant depuis lequel plus rien n’a de signification. Pour moi. Ni les week-ends ni les jours de fête. Ni la nuit ni le soleil. Ni les plaisanteries. Ni… Juste les sourires amicaux… Et encore ! Début de nuit noire éternelle !

Accident… Ouais : accident – parce qu’il faut bien appeler ça comme ça.

Un accident bête. Aussi bête que tous les accidents domestiques. Sans doute parce que domestique – aussi…

Dire que j’ai fait des courses en montagne, tout seul, avec des dénivelés positifs exagérés ; dire que j’ai traversé quelques kilomètres de jungle guatémaltèque, de nuit – seul aussi ! –, sans une frontale ni même une lampe de poche, entre guérilleros et policiers officiels prêts à faire feu sur la première chose qui bougeait ; dire que j’ai fait sauter une voiture au-dessus d’une fissure de plusieurs mètres de large au milieu d’une route de montagne parce que je ne pouvais plus faire autrement ; que…  Tout cela sans bobos notables – et que j’ai failli me tuer chez moi. Certes, parce que sans être sur mes gardes et dans un état d’épuisement absolument considérable, mais chez moi…

Cela, parce qu’un soir j’ai voulu déplier un canapé du genre Futon qui se coinçait complètement. Parce que j’ai voulu pousser d’un pied sur une des lattes, corps en avant, le bras droit appuyé contre le mur pour me donner de la puissance. Parce que soudain, alors que je mettais tout mon poids, toutes mes forces, pour presser, non seulement la latte sous mon pied s’est brisée mais aussi le canapé s’est brutalement déplié sous moi, me projetant en avant. Et en une à deux secondes ma vie a basculé… Je sens encore mon bras qui, quittant le mur, cherche quelque chose devant pour arrêter la chute, le mur trop proche vers lequel ma tête arrive comme un obus, les microsecondes d’espoir d’aller tomber sur le plancher, mais mon front vient percuter le bas de la cloison à quelques centimètres du sol alors que le poids du corps est sur l’avant. Je sens encore le choc tête-mur. Je sens encore la sensation déraisonnable de ma nuque qui vient taper dans mon dos en même temps qu’a lieu une projection de tout mon corps vers l’arrière, vers le canapé ; tout cela avec une vague impression de vrille… Et puis plus rien : assommé net. Black out ! Le trou noir… Mais encore moins noir que le réveil. Des heures d’inconscience. Et puis éveil…

Eveil ? Oui : éveil.

Où suis-je ?

En enfer !

En fait, cette réponse, je ne me la suis pas donnée tout de suite : il y a eu un faible temps de conscience quasi-normal, j’en suis certain : au réveil. Infime mais réel. Et puis une once de mouvement. Le corps est comme cloué mais sensible. Quelque chose est capable de bouger. Ca, en revanche j’ai mis un certain temps à me le dire. La seule réaction c’est un hurlement. Un hurlement qui vient de la gorge mais qui émane du fond des tripes. A peine un mouvement est-il ébauché. Et c’est le cas à chaque mouvement si minime soit-il. Et si on pousse plus loin ? L’évidence est là : je ne suis qu’une douleur immense, mais là, c’est là : au niveau de la nuque que l’intensité est maximale. Oui : même si le moindre geste d’un bras d’une jambe, d’un doigt même crois-je me souvenir, m’arrache un cri qui émane plus de « la tripaille » que des cordes vocales. Etat de choc intellectuel aussi. Sur le moment aucun recul sur ce qui se passe. Mais je parviens à bouger quelles que soient les douleurs. Personne ne réagit à mes hurlements bien qu’il fasse jour et qu’il y a sans aucun doute des gens qui passent non loin. Mais je ne vais pas attendre…

Alors, je bouge. Conscient qu’il y a du dégât mais vasouillard, appréhendant mal les risques que je prends. De toute façon, il fallait que je sorte de là. Et j’ai à l’esprit que mes moyens financiers sont très limités…

Je commence à faire quelques reptations. Je vais vers le téléphone portable puisque je n’ai plus de ligne fixe. En un temps impossible à estimer et des gémissements de « monstre des marais du pléistocène » je parviens vers la porte de ma chambre et je réussis à me redresser. A cet instant que se passe-t-il précisément ? Je ne sais plus. Peut-être le téléphone était-il hors batterie, peut-être en avais-je oublié le code, peut-être ai-je cru que je pouvais me remettre… Ce que l’on peut faire dans un état de choc extrême est bien plus de l’ordre de l’idée qui traverse la tête sur le moment que de l’action cohérente. Je suis convaincu que l’on peut faire n’importe quoi, presque sans limite sauf celle des forces – et de l’apesanteur. Ce qui est sûr : je pense que je suis à moins d’un kilomètre de l’hôpital Pompidou qui vient d’ouvrir. Et, là, après peut-être avoir cherché un taxi sans en avoir trouvé, j’avance – je claudique serait plus près de la vérité – ; j’avance, comme un boxeur sonné, vers le pont Garigliano. Je gravis le pont – en combien de temps ? De gémissements retenus ? De pensées diverses parmi lesquelles une étude de mes douleurs, de ce qui est cassé en moi : réflexe d’aventurier rompu aux solos ; cela, à la fois pour savoir et pour me rassurer (?)... Et j’avance. J’avance… Avance carcasse ! Et enfin, au bout de n déhanchements ponctués de râles plus ou moins retenus : l’hôpital ! Les urgences ! Sauvé !… Mais il faut patienter. A côté de cette famille qui n’a pas l’air de s’en faire... En attendant, je me laisse aller à ma surprise « Etonnant que Pompidou ne soit d’emblée équipé pour prendre la carte vitale ! » et je m’efforce de re-visualiser les faits pour les exposer au mieux… Ca y est, c’est à moi !…

Quel passage aux urgences !

Je raconte tant mal que bien ce qui m’est arrivé à un interne après avoir ébauché le récit de l’évènement à l’accueil. Tout en parlant, je réalise (plus ou moins, en fait), sur le moment, les choses plus pleinement : choc… douleurs, surtout aux cervicales… bras droit que je ne parviens pas à bouger… maux de tête… La réalité est cependant comme brouillée… Devant moi, l’interne, une infirmière… L’infirmière me dit « Attention ! Je vais vous faire mal ! ». Piqûre. ’L’avait pas menti !… Et puis ça s’enchaîne dans un flou fait d’épuisement, de douleurs, sans doute aussi d’effets de ce qu’on m’a injecté. On me fait m’allonger. Grimaces, gémissements impossibles à maîtriser. Intraveineuse. Tuyau. M’apportant un liquide d’un flacon accroché à une potence. Morphine sans doute… Ils pouvaient me faire ce qu’ils voulaient ; me découper en rondelles sans anesthésie, je n’aurais pas réagi : ‘y avait plus une once d’énergie en moi. Une acceptation de tout ce qui allait arriver. Une heure passe environ. J’ai toujours mal ? Oui. Un peu moins peut-être mais à peine… On m’opère ? « On va vous mettre une nouvelle poche. Mais une demi-dose parce qu’on a déjà atteint le maximum pour une journée… ». Et voilà qu’une infirmière revient avec une poche faisant bien le double de la précédente. C’est pour moi. Mes yeux doivent être suffisamment expressifs : « ne vous inquiétez pas ; on n’est pas encore complètement équipé mais on va revenir pour vous la retirer rapidement ! ». Intention. Sans doute mais qui ne vaut pas action. Surtout dans ce cas : c’était sans compter que, dans les minutes qui suivent, un rugissement monte à côté : « Mon fils est mort ! Mon fils est mort ! ». C’est la jeune femme de la famille qui attendait sans s’en faire. Tumulte. « Je vais te tuer ! » (voix d’homme à un médecin). Le tumulte perdure. On m’oublie. Lorsqu’une infirmière revient s’occuper de moi, la poche deux fois de la taille de la moyenne est vide. Moi ? Je suis « shooté » mais souffrant encore – moins désormais, je dois le reconnaître. Ensuite ? J’ai dû sommeiller… Qu’est-ce qu’on m’a fait ? Je ne saurai le dire précisément. Le soir arrive. Et là, ô surprise ! Après que l’on m’ait placé une minerve et mis mon bras droit en écharpe, sans que j’aie le moindre souvenir d’étude de traumatisme crânien ou de radiologies à ce niveau (est-ce que j’ai eu des radios « passées à la trappe de ma mémoire » ? Je ne sais plus, en tout cas pas « approfondies ») ni d’IRM (ça c’est absolument certain), je vois l’interne venir me dire ces paroles à jamais gravées dans mes molécules d’ADN : « Nous, on ne peut plus rien faire pour vous. Maintenant, vous rentrez chez vous et vous vous cherchez un autre hôpital ».

Je ne me suis pas rebellé. Toujours shooté et en état de choc suivi d’un autre choc (pour ne pas en ajouter un )… Sorti de l’hôpital, le visage convulsé de douleurs, libérant des « hun » et des « han » montant de mes tripes endolories et meurtries par le moindre mouvement, je suis là, dans le vent ; j’ai du mal à réaliser ce qui m’arrive, ce qui m’est arrivé, ce qui s’est passé… Je me souviens m’être pincé pour vérifier que ce n’était pas un cauchemar de rêve. Deux fois, svp, pour confirmation. C’est possible tout ça ?

Manifestement.

L’air du pont de Paris sans doute le plus exposé aux vents me fouette et me pousse à avancer.

Sans chercher à répondre à cette interrogation « c’est possible tout ça ? », un automate, se remet en route après une pause sur le chemin du retour chez moi. Et il remonte vers le pont. Et je remonte vers le pont. Et il avance sur le pont. Et j’avance sur le pont. Et il fait une pause, regardant la Seine qui passe en dessous. Et je fais une pause… La Seine est là. Attirante… Reposante. Tu ne trouves pas, automate ? Aspirante… Oh ! Oui : aspirante ! Et libératrice !… C’est inouï la volonté qu’il m’a fallu pour résister à cette aspiration, pour détourner la tête, le regard et la chair endolorie de mon organisme que mon esprit avait du mal à raisonner et à maîtriser. La libération est là ! Non !… La libération… ! Non !!… La… Non !!!… Usé du choc et de la dose de cheval que j’ai reçue, c’est vidé plus encore par les efforts de marche, non pas en elle-même mais à me détourner des eaux sales mais si belles de la Seine, que j’ai achevé de traverser le pont. Un sac soufflant le résidu d’air de ses poumons a accompli cet exploit de 200 mètres. Puis je suis retourné chez moi. En représailles, je me suis promis de ne pas payer l’hôpital. Pauvre consolation – qui ne m’a jamais consolé…


Alors a commencé le tout (tout, tout) début de la reconstruction. Enfin, si l’on peut dire… Car, à cet instant, je ne suis pas lancé dans cette orientation « reconstruction » ; je n’ai pas, non plus, encore, été dissuadé d’espoir de reconstruction…


Le lendemain, je me suis rendu à la clinique à côté de chez moi. J’ai demandé un médecin que j’avais déjà rencontré quelques années plus tôt lors d’un passage ultra bref mais qui m’avait fait une si bonne impression que j’en avais gardé le nom. L’annonce des coûts en clinique fut dissuasive. Mais j’ai été orienté vers un spécialiste des traumatismes ambulatoires par ce médecin ; spécialiste (cher mais « sympa’ pour l’acquittement de ses honoraires » – du moins pour deux/trois visites) qui, grâce à la recommandation de ce médecin de la clinique ne m’a pas fait attendre. Et ce fut le début d’une très (très) lourde médicamentation…


Cependant, une question peut se poser – et se pose. Une question que je ne me suis pas posée suffisamment complètement sur le moment ni pendant longtemps d’ailleurs… : ce que ce choc m’a occasionné précisément ? Eh bien, l’intégralité, je ne la connais pas. Ne l’ai jamais connue. Ca semble incroyable. C’est sans doute, pour ce qui me concerne, à mettre sur le compte d’un état de choc profond qui a perduré, d’une douleur trop « focalisante » au niveau des vertèbres cervicales et d’une masse trop globale de douleurs crâniennes ; points auxquels on peut ajouter les effets de morphine pure, dérivés de morphine, antalgiques à base d’opium et autres cachets et gélules divers : Moi, je n’ai pas su attirer l’attention ou revenir sur l’accident et ses suites avec suffisamment de précision. Moi, oui… Pour autrui…


De cette époque, il reste des zones de flous importantes. Je crois que cet événement maudit s’est produit alors que je laissais mon généraliste pour retourner consulter le précédent parce que j’étais frustré du peu de temps qui m’était accordé pour évoquer certains problèmes. Cela a-t-il joué ? Il me semble qu’en tout état de cause c’est aux urgences qu’on aurait dû se pencher sur le choc crânien et les dégâts potentiels ou visibles qu’il avait entraînés...


Après, enfin, de premiers examens sérieux et notamment après une IRM (attendue de trop nombreuses semaines – et encore : j’ai eu la chance de bénéficier d’une annulation), j’ai su qu’il y a eu hernie discale, une poche de liquide à la moelle épinière (abîmée – donc – aussi), quelques autres termes impossibles à mémoriser ; le bras droit n’a très longtemps pu me permettre de tenir un téléphone plus de quelques secondes ; j’ai constaté des maux de tête d’une intensité démentielle et pouvant durer trois, quatre jours sans qu’aucun médicament n’en vienne à bout ; des pans de ma mémoire sont devenus introuvables, ma capacité à mémoriser quelque chose s’est trouvée quasi-inexistante et émettre par les mots une idée était un calvaire terrible… dont le résultat était pire encore pour mes auditeurs (mais j’ai mis longtemps à être placé devant l’importance réelle de la chose). Je garde des paroles de médecins comme « ça ne s’opère pas », « il y a 15% de chances de réussite ». Alors, ce qui arriverait serait du bonus… Néanmoins, le spécialiste que j’avais rencontré a eu quelques paroles positives, disant que le corps humain était merveilleux et permettait de guérir de beaucoup de choses. Simples paroles pour enclencher un processus de reprise de la vie ou bien vérité ? C’est si différent parfois d’une personne à une autre. Et ça joue parfois sur des détails tellement infimes…


Du temps est passé sans que je constate de progrès autres que la très relative atténuation des douleurs sous effets médicamenteux. Un jour, une copine m’a parlé du chiropracteur de sa mère. Et de guérisons inattendues et constatées y compris sur elle. Alors pourquoi pas…


C’est alors que commencent les prémices (termes redondants mais bien à leur place) de mon rétablissement. Entre ce chiropracteur (principale-ment), le traitement médicamenteux du spécialiste évoqué ci-dessus (que je n’ai pu revenir consulter que très peu vu mes moyens financiers), une psychiatre et (aussi) son traitement médicamenteux, plus quelques autres intervenants, j’ai lentement récupéré une capacité, une autre… Pas totalement mais ça revenait.


Malheureusement, là où les gens prennent un mois à se remettre après un passage à l’hôpital et commencent à désespérer, moi, j’ai vu défiler les mois puis les années.

Et puis, hélas ! L’aspect positif a été bien contrebalancé !

Ainsi, j’ai vu les copains-copines être épuisés de me voir ainsi. Epuisés de n’avoir d’autre chose à raconter que ce sempiternel traitement (en fait tout acte était pensé en fonction d’un hypothétique rétablissement que mon cerveau avait ciblé, loin, très loin mais accessible) – et raconté de quelle façon, grands dieux !… Je me suis écarté pudiquement alors qu’ils et elles l’ont fait plus ou moins aussi, au fil du temps. Presque sans exception.

Ainsi, mes espoirs de faire des reportages aventure (l’une des deux orientations qui m’avaient fait reprendre des études dans l’audiovisuel après le voyage) ont mis les voiles. Bizarrement, à chaque petite amélioration, l’espoir resurgissait dans un coin de mon cerveau… comme si j’y croyais encore quelque part et comme si le temps n’emportait pas mes réflexes et mes forces et… mes années. Les projets, élaborés, étant toujours prêts à me re-stimuler. Mais…

Il convenait de se tourner vers quelque chose qui donne du concret potentiel pour l’avenir.

Alors, je me suis concentré sur l’écriture de chansons – où je retrouvais des contacts humains – et sur l’autre axe qui m’avait fait suivre ces diverses formations en audiovisuel : l’écriture de scénarios de fiction. L’humour qui m’a toujours tenu et m’avait amené sur scène et à des cours de théâtre me ramenait à des sujets humoristiques. Et le moral s’en trouvait aidé.

Et j’ai continué les soins d’un côté, les travaux d’écriture de l’autre. La lenteur infime de mon rétablissement s’est installée dans mon esprit comme quelque chose de normal. Régulièrement, je constatais une petite amélioration ici, une petite là… Tant dans les domaines physiques qu’intellectuel. Deux aspects qui s’entraidaient mutuellement et m’aidaient, moi…


J’ouvre ici une parenthèse dans la parenthèse. Pour dire que ces aspects ne m’auraient pas suffi par eux-mêmes, uniquement. Pour parler de l’apport de l’entourage dans une épreuve aussi pesante, aussi écrasante pour le psychisme. Une famille est toujours (enfin : en principe) blessée par les souffrances ou l’état – je déteste le mot que je vais utiliser mais cela traduit ce qu’une famille ressent en raison des regards des gens – d’« être humain très diminué » d’un enfant – même ayant atteint l’âge adulte – de cette famille… Alors, les amis avaient leur rôle à jouer. Mais comme je l’ai dit un peu plus haut, l’écrémage a été considérable (et je ne critique personne, sachant que ça n’est pas une situation facile). Quelques « anciens » ont cependant passé fidèlement les années. Ils ont pour nom Fredo, Nathalie et son Serge (voilà pour les vieux amis) et Marc Merovel, dit Markus, dit MM (le copain-collaborateur se destinant à la réalisation, avec qui je vais travailler mes projets) ; ce dernier ayant été le plus fréquemment présent ; cela, en raison de sa qualité de sparring-partner professionnel mais aussi parce qu’étant lui aussi en phase longue de tentative de se remettre d’un passage à l’hôpital (élément qui a d’ailleurs sans doute plus contribué à un rapprochement qui a duré que notre approche de l’existence ou nos natures : de glace pour lui ; de feu pour moi). Même si le cas MM est particulier – on peut parler de deux « amochés de la vie » qui se sont soutenus pour passer les épreuves –, merci à eux. A eux tous. Tous les quatre. Merveilleuses personnes. Sans vous, le soutènement de l’entreprise de restauration de ma personne n’aurait pas existé. Tout se serait écroulé un jour en route.


Tout cela a été boosté un jour…

Grâce à un bon psychiatre – qui, lui (en 2004… !), a vu immédia-tement les difficultés d’expression que j’avais développées et celles que j’avais encore. J’ai pris conscience du niveau de déficience que j’avais (et dire que ladite déficience de capacités d’expression avait été bien pire et que personne ne m’en avait fait la remarque !). Mais, surtout, grâce à ce psychiatre et, je le crois, à mes innombrables efforts pour exprimer mes idées sur papier, j’ai recouvré un niveau correct.

Parallèlement, j’ai gagné des capacités de mouvement et mes maux de tête ont été plus espacés et de moins en moins virulents. Mes capacités intellectuelles sont revenues aussi. Sur un plan purement physiologique, j’ignore ce qui a pu se produire : neurones, écrasement intravertébraux et autres points sensibles à hyper-sensibles ont partiellement récupéré, recouvré une sorte de normalité (il faut venir de très bas pour donner à certains états le terme normalité ; pour qui n’est pas resté longtemps dans les douleurs, c’est une sensation que l’esprit ne donne que de façon vague). J’ai essayé, avec mes petites notions, de comprendre comment ces divers retours à des fonction-nements proches de la normale avaient pu se faire – sans réussite...

Présenté comme cela, mon retour à la normale semble un fait presque banal. Ce serait perdre de vue que c’est chaque jour, chaque heure, chaque minute gérés au mieux, dans une sorte d’œuvre sans un instant de répit réel, que ces progrès se sont fait jour. C’est jour après jour, heure après heure, minute après minute… Larme après larme. Quant aux psy’, j’aimerais en profiter pour dire qu’il en est peut-être de pas mauvais pour accompagner une période, un trouble précis à un moment donné… En revanche, de vrais bons, capables de saisir le petit point important (ce que j’ai tendance à appeler « le centre du monde du traumatisme psychologique ») et, qui plus est, aptes et réussissant à le solutionner, il y en a bien peu. Et je pense que si les Français et Françaises dépensent beaucoup en psychiatres, psychologues… ils nourrissent ainsi bien des gens « besogneux » surtout capables soit de parler avec eux (encore que : certains psy’ sont-ils vraiment doués de parole ? Je reste réservé…) soit de les écouter ; pour ce qui est de la perspicacité, les doués et les talentueux ne se bousculent pas au portillon !

Mais : non, cela n’a pas été banal !

Non :

Ainsi, pendant ce temps (enfin : en 2003, alors que je m’étais déjà notablement retapé), on m’a attribué l’état de handicapé en première catégorie (soit : apte à travailler – ce que je souhaitais). Mais aussi l’indemnisation minime qui va avec. Et si l’on ne compte que sur les soins classiques remboursés par la Sécu, dans mon cas (comme probablement dans un certain nombre d’autres), il vaut mieux se poser la question du choix : souffrance jusqu’où ?

Ainsi, comment ne pas évoquer ici, l’idée folle de risquer à tout moment d’être tétraplégique. Vient un moment, l’on pense que si l’on se retrouve un morceau de viande sur une chaise roulante, on aimerait que quelqu’un puisse avoir la force de faire le geste maudit et qu’on n’a pas ce quelqu’un ; que des gens pourraient peut-être… mais la loi condamne le geste généreux qui libère comme elle laisse des possibilités de se sortir blanc comme neige à qui peut détruire des vies mais sera assez habile pour profiter d’une faille du système. Alors, on imagine que si… ces médicaments forts, placés là, accessibles par un petit choc… Et on les place… accessibles par un petit choc… Avant un jour de les retirer. Définitivement. Enfin…


Mais, revenons fin 2001 – où j’avais entrevu une possibilité de me reconstituer. Trop beau !… Au cours de ma rédaction, je me suis senti devant la nécessité d’illustrer la lenteur de cette reconstruction afin d’éviter l’illusion de guérison comme « une lettre à la poste ».


Devant cette lueur magnifique qu’est un rétablissement crédible, si « à des années-lumière » qu’il puisse paraître, je défie quiconque brutalement privé de moyens physiques normaux – et avec douleurs insupportables (omnipré-sentes) – de ne pas se lancer à corps perdu dans l’aventure. Alors, j’ai dépensé tout ce que j’ai pu, en plus du « basique ». Tant pour le physiologique que pour le psychologique, en sachant que j’espérais mieux mais que c’était moins pire que ç’aurait pu être. J’ai dépensé – « sans compter » mais en comptant, parce que ne pouvant faire autrement – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à sortir : mes vieux parents n’ayant plus rien à me donner et moi passé en surendettement. Il fallut, dès 2002, persévérer avec « des bouts de ficelles ». Mais le fol espoir, si ténu soit-il, pousse à y croire. Surtout quand on a pris l’habitude d’aller chercher là-bas, au bout de ce désert coiffé de rochers tous semblables, là-bas derrière ce pan de montagne ou par delà ces « touffes » denses et impéné-trables d’arbres ou de végétation, cette lumière qu’on ne voit qu’à l’intérieur de soi – mais qu’on sait exister quelque part : plus loin… Alors, j’ai continué à me réparer. Expédition sauvetage de moi-même, continuation ! Jusqu’à … la vie – ou : la mort !

2001. 2002. 2003. 2004. 2005.

Les calendriers sont tombés comme des feuilles… de calendrier. Mais de jours. Ou de semaines – qu’on aurait arrachées. Là, on arrache par 365 (ou 366) pages – ça fait mal !

Le temps change de valeur. Qu’est-ce qu’une journée ? Qu’est-ce qu’un mois ?… Un micromètre d’espoir gratté. Parfois moins que ce micron : un angström (voir dictionnaires !) ! Et parfois plusieurs micromètres d’espoir de perdus. Mais qu’on va de nouveau gratter !


Pourtant, donc, (tout) petit à (tout) petit, des microscopiques progrès se sont fait jour. Formidable ! Merveilleux !… Formidable ? Oui… Enfin : s’il n’y avait eu ce plongeon parallèle dans une solitude, un éloignement d’autrui de plus en plus grand, si ma famille n’avait pas été si blessée par cette durée prolongée hors la vie de leur fils, frère… Si, sur la grande, l’interminable échelle de ma reconstruction, chaque pas fait, chaque acquis, d’un angström, un micron ou d’un peu plus n’était contrebalancé par l’éloignement d’une personne de plus, par l’obligation de gérer les mots qu’on va dire pour ne pas trop lasser les gens et ne pas trop s’en éloigner non plus ; par une gestion encore plus rigoureuse de chaque mouvement, dépense…


Peu à peu, tout se banalise. J’ai (encore) eu la tentation de dire « retourne à la normale »… Folie ! Ce semi-légume ambulant et discutant est-il un être humain qu’on aimerait être, même s’il va plus vers l’humain que vers le légume ? « … Dire que, très loin, j’ai été poisson (dans le cycle de l’évolution) ! J’aurai donc été de toutes les espèces terrestres ! » C’est ce genre de pensées qui me permet de me libérer l’esprit d’une partie de la pression qu’il subit.


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